La mode des talons rouges sous Louis XIV
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La mode des Talons Rouges sous Louis XIV

« Être Talons Rouges ». Sans doute avez-vous déjà lu, ou même entendu, cette vieille expression. Elle nous vient de cette mode lancée par « Monsieur », le frère du Roi Louis XIV, de manière totalement involontaire. Adoptés par tous les courtisans de Versailles et par Louis XIV lui-même, les talons rouges sont devenus une façon d’être. Revenons sur cette anecdote peu commune.

La mode des Talon rouges, créée par mégarde par le frère cadet de Louis XIV

Qui est Philippe d’Orléans, le frère de Louis XIV ?

Philippe de France, frère cadet de Louis XIV, naît le 21 septembre 1643. Il ne connaît que très peu son père, le Roi Louis XIII, décédé lorsqu’il a seulement 3 ans. Connu sous le nom de « Monsieur », réservé au frère du Roi, il est titré Duc d’Anjou dès sa naissance. Il prendra ensuite le titre de Duc d’Orléans. Très vite écarté de la politique du Royaume, il mène une vie de faste accompagné de ses favoris et mignons. Même s’il est marié successivement à Henriette d’Angleterre, puis à la Princesse Palatine, le frère cadet du Roi est connu pour son vice italien (comprenez son penchant pour les hommes). On lui prête plus de 30 ans de relation avec le Chevalier de Lorraine.

Portrait de Monsieur, Duc d'Orléans
Philippe I, Duc d’Orléans (1640-1701) Collection du Musée de l’Histoire de France, Château de Versailles. © Fine Art Images/Heritage Images/Getty Images

« Monsieur », un avant-gardiste à la personnalité excentrique

Monsieur, Philippe d’Orléans, est un personnage haut en couleurs. Son goût pour la toilette et les parures extravagantes donne le ton à l’ensemble de la Cour de Versailles. Il faut dire que le frère cadet du Roi a été habitué très jeune aux robes ornées de parures et dentelles. Sa mère, la Régente Anne d’Autriche, souhaitait en faire un homme frivole, incapable de se révolter contre son Frère le Roi. Philippe n’a pas la prétention de régner, ce qu’il souhaite c’est s’amuser et profiter des plaisirs de la vie.

Les talons rouges de Philippe d’Orléans : colorés de sang à la Grande Boucherie

Toutes les occasions sont bonnes pour Monsieur de faire la fête. A la fin de l’année 1662, il part avec ses amis et le Chevalier de Lorraine vers Paris. Le Carnaval d’Hiver s’y tient près du Cimetière des Innocents au cœur de la capitale (actuelle quartier des Halles). Le Frère du Roi se dirige vers les bals du Carnaval, mais il est très rapidement reconnu par des courtisans venus se divertir. Ce qui n’est pas du goût de Monsieur. Il aime s’amuser, en faisant fi des bonnes manières dignes de son rang. Qu’à cela ne tienne, le Duc change ses plans et emmène ses amis de tavernes en tavernes, ce qui le mène à la Grande Boucherie près du Grand Châtelet. C’est ici que les bovins qui alimentent la capitale sont abattus et vendus. Autrement dit, un lieu pas vraiment accueillant pour un prince de sang royal. Mais la fête bat son plein pour Philippe, le Chevalier de Lorraine et les autres mignons du Duc. Ils s’amusent, se baladent de tavernes en tavernes et trinquent à tout va – le tout, sans être reconnus. Pendant cette soirée, Monsieur, habituellement très précieux, ne fait pas vraiment attention à la propreté de sa toilette. Le sol est recouvert du sang des bœufs, tâchant ainsi les jolis talons du frère cadet de Louis XIV. Ses talons sont entièrement rouges de sang.  

Détail plan de Paris
Détail du plan de Paris dit plan Truschet et Hoyau, établi sous le règne d’Henri II, vers

La découverte des talons rouges par Louis XIV

La soirée se termine au petit matin pour Monsieur et sa fine équipe. Au lever du jour, ils rentrent en carrosse direction le Château de Versailles. Une fois la grille du Château passée, Philippe redevient le Duc d’Orléans. Ses obligations envers le Royaume reprennent le dessus. Ce matin-là, en rentrant dans ses appartements, il tombe nez à nez avec un huissier. Ce messager du Roi l’attend avec impatience : son frère, Louis XIV, le fait quémander immédiatement au Conseil. Philippe a juste le temps d’enfiler une nouvelle veste, sans prêter attention à la propreté du reste de sa toilette.

Lorsqu’il entre dans le Cabinet du Conseil, l’ensemble des conseillers du Roi se retourne et l’observe avec stupéfaction. Au grand étonnement de Monsieur, qui ne comprend pas ces regards insistants. Après son siège au Conseil, le Duc s’en va se reposer dans ses appartements, épuisé de cette folle nuit du Carnaval d’Hiver. A son réveil, en se baladant dans les couloirs du Château de Versailles, quelle ne fût pas sa stupeur ! Les courtisans portent tous des chaussures à talons rouges.

Les talons rouges : phénomène de mode adopté par la Cour de Versailles

L’adoption des talons rouges par le Roi-Soleil et les courtisans

Quel étonnement pour le frère du Roi. Il se rapproche d’un courtisan et lui demande d’où vient cette nouvelle mode. Ce dernier lui répond fort simplement que cette mode vient de lui-même, et des talons qu’il a arboré le matin même au Conseil du Roi.

Louis XIV en voyant les talons rouges de son frère, fût tout bonnement conquis. Le Monarque a aimé ce contraste du rouge des talons avec le bleu royal qu’il a pu observer sur la veste de son frère. Il veut la même chose, pour le plus grand plaisir de l’épouse de Louis XIV ! C’est avec empressement qu’il demande à ses cordonniers d’orner ses talons de cuir rouge. La mode se répand très rapidement à l’ensemble de la Cour de Versailles. Le soir même, tous les courtisans avaient leurs talons recouverts de cuir rouge, au même titre que le Roi de France. Ils remplacent ainsi les éperons et les bottines bleues fleurs lysées. Et comme son frère avant lui. Philippe d’Orléans a lancé un style bien particulier de façon totalement involontaire. Dans les semaines qui suivent, les talons rouges de la Cour deviennent beaucoup plus qu’une mode. Comme le port de la mouche sur le visage, arborer les talons rouges permet d’envoyer un message à la haute société.

Le Dauphin, Louis XIV, le duc de Bourgogne, détail d’un tableau de Nicolas de Larguillière
Le Dauphin, Louis XIV, le duc de Bourgogne, détail d’un tableau de Nicolas de Larguillière

 « Être talons rouges » : une distinction sociale avant tout

Source de distinction sociale, les talons rouges définissent le rang d’un gentilhomme. Seules les personnes de qualité admises à la Cour de Versailles sont autorisées à en porter. Ainsi, d’un seul coup d’œil l’on peut connaître le statut et les privilèges d’un courtisan de la noblesse.

Au XIXème siècle, cette mode se transforme en expression. « Être talons rouges » signifie que vous avez de bonnes manières, mais une personnalité de prétentieux. Sans doute une façon un peu détournée de définir la noblesse.

Chaussure d'un jeune noble au 17ème siècle
Chaussure d’un jeune noble au 17ème siècle. ©Ron Wood (Toronto, Canada)

Le portrait de Louis XIV en costume de sacre…et talons rouges

Le tableau de Louis XIV en costume de sacre par Hyacinthe Rigaud atteste que cette mode est définitivement ancrée à la Cour de Versailles. Presque 40 ans après cette fameuse soirée près du Cimetière des innocents, Louis XIV se fera tirer le portrait en arborant fièrement…ses fameux talons rouges. Ce tableau est commandé par le Souverain pour son deuxième petit-fils, Philippe d’Anjou, Roi d’Espagne. Cette peinture s’impose rapidement comme le portrait « officiel » du Roi-Soleil. Il représente l’image du pouvoir royal.

Tous les éléments rappelant la royauté et le pouvoir absolu sont présents. On retrouve le manteau du Sacre, en velours bleu et brodé de fleurs de lys en fils d’or. Le Roi-Soleil porte le Collier de l’ordre du Saint-Esprit. Le sceptre et la main de justice, symbole de la puissance et du pouvoir du Monarque, sont également présents sur ce tableau. Et bien entendu, on retrouve les fameux souliers à talons rouges, ornées de nœuds en aile de moulin. Leur présence sur le portrait officiel du Roi Louis XIV montre qu’ils sont directement associés à la puissance et au pouvoir.

Pour la petite histoire, ce tableau fût peint en double par Hyacinthe Rigaud. Appréciant la ressemblance si parfaite et la qualité du travail effectué, Louis XIV demanda au peintre d’en faire une copie. Le Roi garda l’originale au Château de Versailles, et fît envoyer la copie à son petit-fils Philippe V, Roi d’Espagne.

Portrait officiel de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud
Portrait officiel de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud

Pourquoi Louis XIV portait-il des talons hauts ?

Sous Louis XIV que les talons connaissent un véritable succès. Le Souverain est un grand adepte des souliers talonnés. Pourquoi ? Car il n’est pas très grand, 1m63 seulement. Tous les moyens sont bons pour se grandir et approcher le soleil au plus près. Il adopte de hautes perruques et des talons de près de 12cm pour paraître plus grand. C’est une réussite, car Louis XIV gagne jusqu’à 30cm de hauteur. Fort heureusement, on ne marche pas beaucoup à la Cour.

Sous Louis XIV, les chaussures sont de véritables œuvres d’art, et les cordonniers de vrais artistes. Les talons en bois sont décorés de scènes miniatures diverses. Cette mode dite de « venez y voir » se répand très vite chez les courtisans. Les chaussures sont quant à elles ornées de dentelles, rubans et adoptent le bout carré.

En plus du fait d’agrandir la taille de l’artistocrate qui les porte, les souliers à talons donnent une allure élégante. Ils permettent de mettre en valeur le galbe des mollets, véritable attribut de séduction à l’époque. C’est pour cela que les hommes portent des collants, les mettant ainsi en valeur. Il en est de même pour le Roi. Sur son portrait officiel peint par Hyacinthe Rigaud, une « doublure » fût utilisée pour ses jambes.

Louis XV adoptera la même mode des talons rouges que son défunt grand-père. C’est au moment de la Révolution, à la fin du XVIIIème siècle, que les talons rouges disparaissent. Perruques poudrées, souliers ornés, et tous les accessoires de mode reflétant la distinction sociale sont tout simplement proscrits.
Véritable culte de la mode, les talons rouges renaissent de leurs cendres à partir de 1992. Le créateur Christian Louboutin utilise la semelle en cuir rouge comme marque de fabrique et comme un véritable emblème. Plus qu’une mode, il offre aux plus fortunés l’occasion de se distinguer et de montrer aux yeux de tous leur rang social.

Qui aurait cru que Monsieur, personnage excentrique du XVIIème siècle, ait une influence aussi significative sur la mode 300 ans plus tard ?

L’anecdote du jour :

Les chaussures étaient surtout destinées à parcourir les couloirs du Château de Versailles. Il n’est toutefois pas facile de porter des talons aussi hauts. La démarche des courtisans est quelque peu titubante. Mais pas question d’abandonner cette mode. La noblesse utilisera des cannes pour faciliter leur démarche.

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