Appel du 12 juin 1709 par Louis XIV
Anecdotes

L’Appel du 12 Juin 1709, dernier coup politique de Louis XIV ?

Auteur : Antoine Demaules

C’est bien le froid qui règne à Versailles en ce mois de juin 1709. Dîtes-vous bien que quelques jours auparavant les bassins et fontaines du parc étaient encore prisonniers de la glace. C’est aussi, le froid qui règne sur la morne Cour. Le silence résonne dans les galeries ; les antichambres sont battues de courants d’air glaciaux ; l’eau – disait-on – gelait dans les carafes. A croire que le Soleil ne parvenait plus à réchauffer les esprits et les cœurs.

Ah, que c’est mal le connaître. Le maître de Versailles, même dans sa soixante-sixième année de règne, n’a pour l’heure, pas encore décidé de tirer sa révérence.

Le Roi et le désarroi : crises et conflits de 1700 à 1709

Illustration du Grand Hiver de 1709
Illustration du Grand Hiver de 1709

Pourtant, les événements qui secouent le royaume depuis neuf années n’ont cessé de pousser le monarque vers l’abîme. Le climat est rude, d’abord. La France est plongée dans cet âge bien connu de tous, que l’on a appelé « le petit âge glaciaire » ; les récoltes sont massacrées, la farine se fait rare, tandis que le prix du pain augmente et que le nombre de bouches à nourrir s’effondre littéralement.

Ces bouches ne meurent pas toutes du froid, loin s’en faut. Si elles ne dépérissent pas en raison des caprices du climat, c’est sur le front d’une guerre interminable qu’elles s’effondrent. La France, qui connaissait une démographie stable depuis la fin du XVIème siècle, a perdu en l’espace de quinze ans, près de deux millions d’habitants. Ces quinze dernières années sont bien les quinze dernières du Grand Règne. Et nombreux furent ceux qui tinrent rigueur à Louis XIV de cette saignée.

Encore aujourd’hui, la période qui s’étale de 1700 à 1715 est souvent décrite comme lourde, pesante, et dévote. Oh, dévote elle le fut ! Mais quelle fin de règne ne le fut pas ? Mais quelle fin de règne n’est pas pesante ? Mais quelle fin de règne ne fut pas aussi pesante pour le souverain lui-même ?

Alors que la population s’effondrait de faim, de froid, ou sur le front, les frontières du Royaume étaient au bord de la rupture tant les adversaires du vieux Roi l’acculaient. Les Princes du Sang mourraient de maladies ou sur le champ de bataille.

Après neuf ans de guerre, Louis XIV avait tout essayé. Mais rien n’y fit. Les pourparlers et négociations n’étaient que des échecs cinglants. Les ronds-de-jambes royaux et les dessous-de-table diplomatiques ne menaient nulle part. L’Église se gardait bien d’intervenir. Et les soldats tombaient … encore et encore. Le Roi n’avait pas tout essayé. Il lui restait une dernière carte à abattre avant de sombrer. Mais jamais personne, avant lui, ne l’avait jouée. Aucun Souverain ne s’y était jamais risqué. Que pouvait-il bien rester au Grand Roi ? Il lui restait … ses Sujets.

Mais comment en était-on arrivé là ?

Cette guerre que je ne nommais pas jusque-là, c’était bien la Guerre de Succession d’Espagne.

Jusqu’en 1700, la Couronne des Espagnes – on disait bien des Espagnes en raison de la couronne de Castille et d’Aragon auxquelles s’ajoutaient les nombreuses colonies conquises – … toujours est-il que jusqu’à cette période, ce puissant royaume revenait à la Dynastie des Habsbourg (en rouge, sur la carte ci-dessous). Une branche d’Espagne naquit d’ailleurs dans cette famille qui règne également sur le Saint-Empire et l’Autriche. Mais surtout, il faut bien comprendre que cette Dynastie, rivale des Bourbons, entourait véritablement la Couronne Française. Il n’y a rien de mieux qu’une carte pour comprendre où l’on met les pieds ! Voici précisément la situation en 1700.

La France et Louis XIV, particulièrement, ne supportaient plus d’être entourés par cette Dynastie si menaçante ! Souvenez-vous des interminables rivalités entre François Ier et Charles Quint …

Cependant, comme je le disais plus haut, une branche espagnole s’est détachée de la dynastie des Habsbourg. Cette branche, dite des « Habsbourg d’Espagne » n’a cessé de s’éloigner de la maison mère pour se rapprocher de sa voisine française. D’ailleurs, cela se comprend, car la seule frontière du royaume des Espagnes, c’est bien la France. Le Portugal étant alors un État vassal de la Couronne hispanique. Il était donc dans l’intérêt des rois d’Espagne de s’assurer d’une bonne entente avec leur voisine, la France. Les Couronnes française et espagnole se rapprochèrent notablement par le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche – qui n’avait donc rien d’autrichienne, puisqu’elle était espagnole ….

En 1661, vint au monde Charles de Habsbourg, fils aîné du Roi Philippe IV d’Espagne. Le petit succéda à son père en 1665 sous le nom de Charles II et régna jusqu’à sa mort 1700. Notons que Charles était le frère de Marie-Thérèse d’Autriche, Reine de France par son mariage avec Louis XIV. Charles II et Louis XIV étaient cousins, et dans deux familles rivales …

Cependant Charles II, fruit de plusieurs unions consanguines, n’eut jamais d’héritier pouvant lui succéder. Le dernier représentant de la Maison de Habsbourg devait se choisir un successeur. Il ne choisit pas l’un de ses lointains cousins Habsbourg d’Autriche, mais bien parmi ses cousins Bourbons ! Dans son testament, le feu-Roi d’Espagne confia sa Couronne à son petit-neveu : Philippe de Bourbons, duc d’Anjou. Autrement dit, le petit-fils de Louis XIV ! L’Espagne avait quitté les Habsbourg pour les Bourbons. Louis XIV fit savoir publiquement qu’il accepta le testament de son défunt cousin. A Versailles, le Roi s’entretint longuement avec son petit-fils. A tout juste dix-sept ans, Philippe allait monter sur un trône dont il ne savait que peu de choses. Comme il se devait, Louis XIV présenta à la Cour le nouveau Roi d’Espagne. La chronique rapporte qu’il s’adressa en ces termes :

Messieurs, voici le Roi d’Espagne. La naissance l’appelait à cette couronne, le feu roi aussi par son testament ; toute la nation l’a souhaité et me l’a demandé avec instance ; c’était l’ordre du ciel, je l’ai accordé avec plaisir…

Puis il se tourna vers son petit-fils :

Soyez bon Espagnol, c’est maintenant votre premier devoir, mais souvenez-vous que vous êtes né Français, pour entretenir l’union des deux nations ; c’est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l’Europe.

La paix … le mot était lancé ! … et avec lui, les hostilités.

Philippe, duc d’Anjou, devenu Philippe V, Roi des Espagnes. Portrait par Jean Ranc.
Philippe, duc d’Anjou, devenu Philippe V, Roi des Espagnes. Portrait par Jean Ranc.

Bien sûr, ce choix ne plut en rien aux Habsbourg d’Autriche qui s’estimèrent les dignes héritiers de ce trône. Alliés aux Prussiens, aux Anglais, au Saint-Empire et aux Portugais, les Autrichiens lancèrent les hostilités d’une guerre qui dura … tant et tant d’années. En 1709, le conflit se poursuivait. Les chances de l’emporter pour Louis XIV et Philippe V se réduisirent comme peau-de-chagrin.

Le Roy, notre aimé et féal : appel du 12 juin 1709

Après neuf ans de guerre, Louis XIV avait donc tout essayé pour enfin amener la paix qu’il avait promise à l’avènement de son petit-fils, Philippe V. Neuf ans après, la paix semblait inatteignable. Que pouvait-il bien rester au Grand Roi ?, écrivais-je tout à l’heure. Il lui restait … ses Sujets ! Eux seuls détenaient alors l’issue de la Guerre de Succession d’Espagne. Souhaitaient-ils poursuivre le combat ou y mettre un terme ? Acceptaient-ils de voir le Royaume se réduire au profit d’un espoir de paix ? Allaient-ils soutenir leur Roi, qui selon l’adage est « l’aimé et féal » de ses peuples(1). Une fois la question posée, comment Louis XIV pouvait-il s’assurer de leur réponse ? C’est incontestablement dans le choix qu’il lui restait à faire que Louis XIV joua l’un des plus grands coups politiques de la monarchie.

Il allait s’adresser directement et personnellement à ses sujets.

Pour la première fois, en plus de mille ans d’un régime monarchique de droit divin, le « Ministre de Dieu sur Terre » allait consulter ses peuples sur l’avenir du royaume(2).

Résolu dans son choix, le 12 juin 1709, Louis XIV dicta l’Appel suivant et ordonna qu’il soit placardé et lu dans les 39 000 paroisses du pays.

L’espérance d’une paix prochaine était si généralement répandue dans mon royaume que je crois devoir à la fidélité que mes peuples m’ont témoignée pendant le cours de mon règne, la consolation de les informer des raisons qui empêchent encore qu’ils ne jouissent du repos que j’avais dessein de leur procurer. J’avais accepté, pour le rétablir, des conditions bien opposées à la sûreté de mes provinces frontières ; mais, plus j’ai témoigné de facilité et d’envie de dissiper les ombrages que mes ennemis affectent de conserver de ma puissance et de mes desseins, plus ils ont multiplié leurs prétentions ; en sorte que, ajoutant par degrés de nouvelles demandes aux premières et se servant, ou du nom du duc de Savoie, ou du prétexte de l’intérêt des princes de l’Empire, ils m’ont également fait voir que leur intention était seulement d’accroître aux dépens de ma couronne les États voisins de la France et de s’ouvrir des voies faciles pour pénétrer dans l’intérieur du royaume toutes les fois qu’il conviendrait à leurs intérêts de commencer une nouvelle guerre […].
Je passe sous silence les insinuations qu’ils ont faites de joindre mes forces à celles de La Ligue, et de contraindre le roi, mon petit-fils [Philippe V, ndla], à descendre du trône, s’il ne consentait pas volontairement à vivre désormais sans États, à se réduire à la condition d’un simple particulier. Il est contre l’humanité de croire qu’ils aient seulement eu la pensée de m’engager à former avec eux une pareille alliance. Mais, quoique ma tendresse pour mes peuples ne soit pas moins vive que celle que j’ai pour mes propres enfants ; quoique je partage tous les maux que la guerre fait souffrir à des sujets aussi fidèles, et que j’aie fait voir à toute l’Europe que je désirais sincèrement de les faire jouir de la paix, je suis persuadé qu’ils s’opposeraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l’honneur du nom FRANCAIS.

[…] J’écris aux archevêques et évêques de mon royaume d’exciter encore la ferveur des prières dans leurs diocèses ; et je veux en même temps que mes peuples, dans l’étendue de votre gouvernement, sachent de vous qu’ils jouiraient de la paix, s’il eût dépendu seulement de ma volonté de leur procurer un bien qu’ils désirent avec raison, mais qu’il faut acquérir par de nouveaux efforts, puisque les conditions immenses que j’aurais accordées sont inutiles pour le rétablissement de la tranquillité publique…

La lecture de cet Appel dans les églises et sur les places eut un effet considérable. Les rares chroniques qui nous parvinrent, racontent l’engouement de la population. Une foule de volontaires rejoignit les rangs de l’armée. Le conflit ne s’éteignit qu’en 1714 par les traités d’Utrecht (1713), de Rastatt et de Baden (1714). La victoire militaire fut loin d’être écrasante pour la France qui dut se résoudre à accorder un certain nombre de concessions aux alliés(3) ; mais la victoire est ailleurs. Elle est politique, à bien des égards.

Le dernier coup politique de Louis XIV ?

Pierre PATEL (1604-1676) ©RMN – Grand Palais (château de Versailles) Gérard Blot
Pierre PATEL (1604-1676) ©RMN – Grand Palais (château de Versailles) Gérard Blot

L’œuvre politique de Louis XIV est extraordinaire, au sens premier du mot. La plus célèbre d’entre elles est bien la réalisation du château comme de la ville de Versailles. Mais cette réalisation, aussi importante soit-elle, peut témoigner de précédents dans l’histoire. Il est facile de penser à la réalisation du château de Chambord sous François 1er … ou à la ville de Richelieu, si chère au Cardinal.
Je parlais d’une victoire politique, en lieu et place d’une victoire militaire. Il est vrai que le bilan de ce conflit est dramatique : l’Europe s’est embrasée une énième fois, les pertes humaines sont difficilement estimables et varient de 100 000 à 700 000 victimes et la France a néanmoins dû renoncer à une grande partie de ses territoires en Amérique.
Pour révéler la victoire véritablement politique de Louis XIV, il suffit de comprendre le sens et la signification d’un tel appel, avant même d’en analyser le contenu.

Un « Implicite référendum » ?

Cette expression consacrée par de nombreux historiens est aussi débattue par beaucoup d’autres. Il ne m’appartient pas de la trancher. Néanmoins, il peut lui être fait crédit du sens qu’elle donne au choix de Louis XIV. Intrinsèquement, le Roi-Soleil choisit bel-et-bien de descendre de son trône pour s’adresser aux communs, et plus encore pour les consulter, et encore plus, pour remettre le sort du Royaume entre leurs mains.

En soi, cette pratique n’est pas innovante. Les États-Généraux furent créés à cet effet par Philippe IV en 1302. Or, ces mêmes États avaient été suspendus par la Régente Marie de Médicis, en 1614. Depuis cette date, il n’y avait donc plus eu aucune réunion des ordres de la société et le gouvernement demeurait dans les palais. Bien souvent la réunion des États Généraux avait conduit à l’adoption de mesures tout-à-fait autres que celles qui étaient prévues au départ, ce pourquoi ils furent suspendus.

Si la logique référendaire peut être accordée à cette démarche de consultation implicite des peuples du royaume ; cela ne doit rester que théorique. Qualifier cette démarche de référendum en soi relève du pur anachronisme.

Le Roi parle !

L’analyse est ailleurs. Ne remarquez-vous pas ? « Mon royaume », « je crois devoir … », « J’avais accepté … ». Le « Nous » de majesté est purement absent de cette adresse. Le Roi se confie, personnellement et viscéralement à ceux qu’il appelle « ses enfants ». Le Roi se veut convaincant, il présente simplement l’état de la situation, il informe.

« Jamais rien ne coûta moins au Roi que de se taire » écrivait l’incorrigible Duc de Saint-Simon dans ses Mémoires, et pourtant Louis XIV, ici, parle.

En confiant ainsi à ses sujets l’état militaire de la France, Louis XIV a fait ce qu’aucun des souverains français n’avait fait jusqu’alors. Par cette confidence, le Roi se remit entièrement à l’acceptation ou au rejet de la population. Qu’attendait-il ? Pourquoi voulait-il convaincre ? Pourquoi voulait-il « exciter la ferveur des prières », si ce n’est que pour gonfler les rangs de l’armée et mener à terme sa politique ? Car sans volontaires, que serait-il advenu par la suite ? Il est fort probable que la France eût été défaite. Louis XIV devait convaincre car son sort, comme celui du pays, reposait, en cet instant, sur la volonté unique des sujets. Pour un temps, le Roi de France devint Roi des Français.

Le titre, provocateur, n’en pose pas moins une réelle question tant cet Appel eut des répercussions dans l’histoire. Ne connaissez-vous pas un autre Appel prononcé dans un certain mois de Juin 1940 ? S’il est évidemment inconcevable de relier ces deux événements par un fil tendu, leur proximité méthodologique interpelle. Il est d’ailleurs évident que le Général de Gaulle connaissait l’existence de cet Appel.

Si cela ne fut pas le dernier coup politique de Louis XIV, l’Appel du 12 Juin 1709 en fut l’un des derniers. Peut-être même l’avant-dernier, puisqu’avant de mourir, il confia l’éducation du jeune Louis XV à l’un de ses enfants illégitimes : le Duc du Maine. Preuve, s’il en faut, qu’il fut bien un père « éprouvant de la tendresse pour ses propres enfants ». Mais cela, c’est une autre histoire.

Notes explicatives :

(1) Est féal quiconque reste fidèle à l’autorité supérieure.
(2) « Ministre de Dieu sur Terre » : expression attribuée à l’Évêque Bossuet, notamment dans son ouvrage Politique tirée de l’Écriture sainte, 1709 (posthume). Même si Henri IV, dans sa lutte pour le pouvoir s’adressa régulièrement aux peuples qu’il croisait, jamais un Roi ne s’adressa à l’ensemble de la population de cette manière.
(3) La France concède aux Britanniques plusieurs territoires nord-américains. Et même si les alliés reconnaissent Philippe V et ses descendants comme nouvelle dynastie espagnole ; il est demandé au nouveau Roi d’Espagne de renoncer à toute prétention au trône de France.

Notre Auteur invité : Antoine Demaules

Antoine Demaules

Antoine Demaules, éternel curieux et touche-à-tout invétéré. Ma passion pour l’Histoire remonte à l’enfance … à des moments, des visites et des sons qui, ensemble, ont fait naître en moi cette envie de comprendre, encore et encore, qui nous a précédé.

C’est pourquoi j’aimerais vous emmener dans les arcanes de l’Histoire politique. Grâce à Carnet d’Histoire, je vous propose de découvrir avec moi les coulisses du pouvoir, les intrigues de Cour et les coups de maître de la politique au fil des siècles ! Pour le côté « CV », je suis en master de droit public à Sciences Po.

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Sources :

  • DE ROUVROY Louis, Duc de Saint-Simon, Les mémoires de Saint-Simon, Paris, 1829 (posthume).
  • PETITFILS Jean-Christian, Louis XIV, Paris : Tallandier, 2006.

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