Tsar Nicolas II et Felix Faure
Anecdotes

Visite de Félix Faure à Saint-Pétersbourg en 1897 : l’alliance franco-russe est officielle

Auteur : Tatiana Prosycheva

La visite de Tsar Nicolas II en France en octobre 1896 a confirmé la volonté de deux pays de continuer l’union franco-russe. La France a été fortement inspirée par cette visite solennelle et tout de suite après le départ du Tsar, on a commencé à discuter de la visite réciproque de Félix Faure en Russie. Félix Faure arrive en Russie à la fin d’août 1897. Lors de ce voyage, le Président de la République Française et l’Empereur de Russie vont poser la première pierre du troisième pont fixe sur la Néva à Saint-Pétersbourg : le pont de la Trinité (Troitski). La construction de ce pont – symbolisant l’alliance franco-russe – sera confiée à une entreprise française de travaux publics, la Société de construction des Batignolles.

Visite de Félix Faure à Saint-Pétersbourg – l’accueil à la russe

Avant la visite de Felix Faure à Saint-Pétersbourg

Avant de décrire les détails de la visite de Félix Faure en Russie, il est intéressant de connaître l’impression faite en France par le séjour du tsar Nicolas II et la tsarine Alexandra Feodorovna à Paris en octobre 1896. Juste après le départ des Souverains russes de la France, les deux pays continuent un échange de correspondance courtoise. Ce voyage ouvre une série des concerts et expositions d’œuvres d’art français en Russie. Nicolas II offre à Paris une couronne pour déposer sur le tombeau du Président Sadi Carnot. Cette couronne en émail et argent pèse 25 kilogrammes et est ornée d’écusson en forme de cœur sur lequel il est écrit « À Carnot. Nicolas II”.

Toutes les personnes qui préparaient l’accueil de Nicolas II ou participaient aux événements, doivent recevoir des souvenirs de la part du tsar. Alors les cadeaux sont nombreux ! Les soldats de l’escorte impériale reçoivent les médailles en argent. Les membres du Parlement obtiennent les décorations officielles : les ordres, les tabatières, les bagues, tous ornés de diamants.

Les jeunes filles de l’École de commerce, qui avaient offert les fleurs à la tsarine lors de l’inauguration du Pont Alexandre III, reçoivent les portraits de Nicolas II et Alexandra dans les cadres richement dorés et décorés.
Avec beaucoup d’intérêt, la presse française suit et publie les actualités venant de la Russie. “La nouvelle de la naissance de la Grande duchesse Tatiana (le 10 juin 1897) a été saluée par la presse parisienne des vœux les plus chers pour sa santé et celle de l’Impératrice”.

De plus, les parents ont choisi une nounou française pour leur fille Tatiana. Cette nouvelle a beaucoup plu à la France et on a appelé cette petite fille “une étoile de l’alliance franco-russe”. En juin 1897, Nicolas II envoie une invitation officielle à Félix Faure :

Monsieur le Président, Très Cher et Grand Ami, le Comte de Montebello m’ayant fait entrevoir la possibilité de Votre visite, Je tiens à Vous dire combien Nous serions charmés, l’Impératrice et Moi, de Vous voir parmi nous. J’aime à espérer que Vous voudrez bien accepter Notre hospitalité au Palais de Peterhof, où des appartements seront mis à Votre disposition… Je Vous prie, Cher et Grand Ami, de croire toujours à Ma haute estime et à Mon invariable amitié. Peterhof, le 10 juin 1897”.

Dans cette atmosphère d’enthousiasme et sympathie, le voyage de Félix Faure en Russie est annoncé pour le mois d’août 1897, soit 10 mois après la visite des Souverains russes en France. La France et la Russie attendaient cette visite prometteuse avec impatience ! A la veille de l’arrivée de Félix Faure en Russie, le “Figaro” notait que “pour la première fois le souverain absolu d’un peuple de cent quarante million d’âmes reçoit chez lui le chef d’une république et lui fait les honneurs de la riche capitale du Nord comme à un empereur ou à un roi. Ainsi s’étale devant le monde entier la réalité de l’alliance de deux grandes nations

Félix Faure à Saint-Pétersbourg

La capitale de la Russie se préparait pour faire au Président de la République un accueil digne de l’accueil que le tsar Nicolas II avait reçu en France. Partout dans le centre-ville flottaient les drapeaux français et russes. Les façades et les balcons étaient drapés et ornés de fleurs.


Le nom de Félix Faure et les blasons de la République française figuraient sur les façades. Trois superbes arcs de triomphe ont été dressés sur la route du Président. Sur l’avenue principale de la ville – la perspective Nevsky – on a même installé une grande sculpture symbolisant la Paix.

Statue de la paix


Dans les magasins on trouvait le parfum « Félix Faure”, le dessert “Félix Faure » dans les jolies boîtes avec son portrait et même les cigarettes “Félix Faure”.

Felix Faure sur les cigarettes


Un journaliste du “Figaro” notait que les décorations de Saint-Pétersbourg ne peuvent pas être comparées à aucun des décors de nos 14 Juillet parisiens, parce que la coloration des maisons ajoute ici, au pavoisement, une note tout à fait inattendue”. Les théâtres de Saint-Pétersbourg donnent des spectacles en langue française. Les palais organisent les bals où les invités sont habillés en costumes russes et français. Les différentes villes russes envoient leurs cadeaux à Saint-Pétersbourg pour les offrir ensuite au Président de la République française.

Par exemple, les commerçants de Nijni-Novgorod ont offert une très précieuse fourrure. Les commerçants pétersbourgeois ont offert à chaque marin français un sac de soie rempli de thé russe. A son tour, le Président Félix Faure venait lui aussi avec des cadeaux. Par exemple, il a sélectionné une centaine d’œuvres d’art en porcelaine de Sèvres pour le Tsar, la Tsarine et leur entourage. Le 23 août 1897, les quais de la Neva à Saint-Pétersbourg étaient remplis de spectateurs depuis 6 heures du matin. Enfin, l’escadre française arrive à Cronstadt, un port à proximité de Saint-Pétersbourg.

Escadre française à Cronstadt


Sous l’accompagnement de la Marseillaise, Félix Faure arrive à Cronstadt au bord d’un croiseur Pothuau. Le tsar Nicolas II accueille le Président au bord de son yacht Alexandria et ils se dirigent directement à Peterhof, la résidence d’été du tsar.

Tsar Nicolas II et Felix Faure à Alexandria


A Peterhof, Nicolas II et Félix Faure viennent rejoindre la tsarine Alexandra Feodorovna qui les attend pour un déjeuner intime dans son petit palais prénommé “la ferme”. Le soir, le dîner d’accueil a été servi dans la Salle blanche du Grand Palais de Peterhof. Les somptueux appartements sont réservés au Président de la République dans le Palais de Peterhof.

Felix Faure à Peterhof

Le 24 août, des événements importants sont organisés à Saint-Pétersbourg. Le matin, après une réception officielle à l’Hôtel de ville, Félix Faure se rend à la Cathédrale Pierre-et-Paul. Les tombeaux des tsars russes se trouvent dans cette cathédrale depuis le début du 18ème siècle . Félix Faure y dépose une superbe couronne en argent sur le tombeau du tsar Alexandre III, le père de Nicolas II et un des fondateurs de l’alliance franco-russe. N’oublions pas, qu’en octobre 1896, Nicolas II avait mis les fleurs sur le tombeau du Président Sadi Carnot, le deuxième fondateur de l’alliance.


Ensuite, le Président va poser la première pierre de l’hôpital français sur l’île Vassilievski. A cette occasion, un arc de triomphe impressionnant est décoré de drapeaux français et russes et des blasons de la République française.

Le Pont de la Trinité à Saint-Pétersbourg : un symbole méconnu de l’Alliance franco-russe

La pose de la première pierre du pont de la Trinité

Selon les contemporains, l’Empereur Nicolas II avait gardé un souvenir particulièrement ému par la fête de la fondation du pont Alexandre III à Paris. Il souhaite que la cérémonie analogue se passait à Saint-Pétersbourg et décide qu’on poserait, à l’occasion de la visite du Président Félix Faure, la première pierre du pont de la Trinité, en souvenir du vingt-cinquième anniversaire du mariage d’Alexandre III et l’Impératrice Maria Fedorovna.

Enfin, vient le moment clé de la journée du 24 août – la pose de la première pierre du Pont de la Trinité (Troitsky). Ce pont sera construit en face de la Forteresse Pierre-et-Paul et devra relier deux rives de la Néva dans sa partie la plus large, plus de 650 mètres.

Projet du pont


Sur le quai de la rive gauche une très grande tente est dressée pour le Président et le tsar. Une autre tente est réservée pour les membres du Conseil de l’Empire, les ministres, les sénateurs, les conseillers municipaux et le clergé. Une foule énorme remplissait les quais de la Néva et les tribunes flottantes.

Pont Troitsky


Après les prières, la cérémonie traditionnelle de la pose de la première pierre commence. D’abord le Président a frappé les trois coups de marteaux symboliques. Ensuite, le Tsar et les Grands ducs déposent chacune des pièces de monnaie sur une plaque en marbre. Le métropolite prie pour le Tsar et ensuite, fait presque sans précédent, pour le Président de la République et le peuple français. La foule a fait une ovation enthousiaste au Tsar et au Président en poussant des hourras et des cris de : « Vive la France !».

Le choix de l’entreprise française pour la construction du Pont de la Trinité

La construction du Pont de la Trinité est confiée à une entreprise française des travaux publics – la Société de construction des Batignolles. Cette entreprise travaillait sur le territoire russe depuis 1858 et connaissait déjà assez bien les conditions de réalisation des chantiers dans le pays.

La Société “Ernest Goüin et Cie” (la future Société de construction des Batignolles) est une des premières à proposer la construction d’un pont fixe à Saint-Pétersbourg en face de la Forteresse. Déjà en 1867, la compagnie a présenté son premier projet du deuxième pont fixe sur la Néva. À cette époque, l’entreprise était déjà connue en Russie comme « des célèbres constructeurs français des ponts métalliques ». Celle-ci a participé à la construction de nombreux ponts métalliques pour les chemins de fer russes dans les années 1850-début des années 1860.

Ainsi, en 1867, la maison Goüin propose trois projets du futur pont Troitsky, mais ceux-ci ne sont pas acceptés : la municipalité de Saint-Pétersbourg aurait préféré construire un autre pont, dans un autre quartier de la ville. Ainsi, la première tentative de la société d’œuvrer à Saint-Pétersbourg a échoué. Treize ans plus tard, en 1880, la municipalité recommence à discuter de la nécessité de la construction du Pont de la Trinité en face de la Forteresse Pierre-et-Paul.
La Société de construction des Batignolles propose encore deux projets du pont. Mais, l’absence du financement et surtout l’absence du projet de la modernisation des îles, n’ont pas permis de réaliser cette idée. Résultat, la construction des ponts est encore repoussée. Le projet final de la construction d’un pont fixe sur la Néva est adopté en 1897, l’année de la visite de Félix Faure.

Le voyage de Félix Faure en Russie devait resserrer encore plus les liens d’amitié qui unissaient les deux peuples. Il faut souligner que la cérémonie de l’inauguration du pont Troitski a été ajoutée au programme des visites par l’Empereur Nicolas II lui-même. L’inauguration du pont par Félix Faure avait une grande importance et symbolisait l’amitié entre les deux pays. Le fait que le pont a été confié à l’entreprise française a souligné l’ouverture du marché et de l’économie russe aux Français. La visite de Félix Faure en Russie aboutit à la proclamation officielle de l’alliance franco-russe.
Dans cette atmosphère amicale, le choix de l’entreprise française pour la construction du Pont de la Trinité est logique. De plus, la décoration du Pont de la Trinité est inspirée par le Pont Alexandre III, notamment la forme des lampadaires.

Lampadaires


Sans doute, le projet de la Société de construction des Batignolles est choisi grâce à ses caractéristiques techniques innovantes. Mais aussi, c’est le choix politique et diplomatique : le pont français construit au centre de la capitale russe vise à souligner l’importance de l’amitié et de l’alliance franco-russe. L’histoire de la construction de ce pont par les ingénieurs français, sa décoration et son inauguration en 1903 est passionnante et mérite une publication entière !

Notre Autrice invitée : Tatiana Prosycheva

auteur Tatiana Prosycheva

Tatiana Prosycheva, née le 02 décembre 1984. Je suis originaire de Saint-Pétersbourg, mais depuis l’enfance j’apprenais le français et je m’intéressais à la culture et à l’histoire de France. Cet intérêt m’a conduit à poursuivre mes études supérieures en France, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne à la faculté d’histoire contemporaine.

Pendant 4 ans, j’y travaillais sur une thèse de doctorat que j’ai soutenue en 2013. Actuellement, je vis à Saint-Pétersbourg et travaille en tant que guide conférencière dans les principaux musées de la ville.  C’est avec plaisir que je partagerai mes connaissances et les petites ou grandes histoires !

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Sources :
1. Daragon, Henri, Le président Félix Faure en Russie, Paris, H. Jouve imprimeur-éditeur, 1897, p. 70.
2. Rybatchenok, Irina, La Russie et la France : l’union des intérêts et l’union des cœurs. 1891 – 1897, Moscou, Rosspen, 2004, p. 243.
3. “En vue de Saint-Pétersbourg », Le Figaro, 23 août 1897, p. 1.
4. “11 августа 1897”, Нива, № 33, 1897, p. 791.
5. “A Saint-Pétersbourg », Le Figaro, 24 août 1897, p. 1.
6. “11 августа 1897”, Нива, № 33, 1897, p. 791.
7. Daragon, Henri, Le président Félix Faure en Russie, Paris, H. Jouve imprimeur-éditeur, 1897, p. 70.
8. Daragon, Henri, Le président Félix Faure en Russie, Paris, H. Jouve imprimeur-éditeur, 1897, p. 70-71.
9. RGIA (РГИА), Fonds n° 1287, Inventaire n° 40, Delo n° 66, « Об устройстве постоянного через Неву мостов вместо плавучих Литейного, Петербургского, Дворцового », p. 19.
10. Rybatchenok, Irina, La Russie et la France : l’union des intérêts et l’union des cœurs. 1891 – 1897, Moscou, Rosspen, 2004, p. 185.

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