Portrait de l'Empereur de Russie, sa femme Alexandra et sa fille Olga
Anecdotes

Le tsar russe Nicolas II en France en 1896 : la célébration de l’alliance franco-russe

Auteur : Tatiana Prosycheva

Les premiers accords franco-russes ont été conclus entre l’Empereur de la Russie Alexandre III et le Président de la République française Sadi Carnot en 1891. Ces accords ouvrent la période des échanges et des voyages officiels en France et en Russie. En été 1891, une escadre de la marine française arrive en Russie, à Cronstadt, où les marins sont accueillis par Alexandre III et son épouse. Deux ans plus tard, en 1893, une escadre russe vient à Toulon et est accueillie par Sadi Carnot.

Après la mort d’Alexandre III en 1894, son fils Nicolas Alexandrovitch lui succède à l’âge de 26 ans. Le jeune tsar Nicolas II entreprend un grand voyage en France afin de poursuivre l’alliance franco-russe lancée par son père. Ce séjour inoubliable du tsar russe en France laissera de nombreux souvenirs, dont le plus grand et le plus important – le pont Alexandre III.

La visite du tsar Nicolas II en France – l’accueil impérial

L’arrivée du tsar à Cherbourg

En 1896, lors d’un important voyage en Europe le tsar Nicolas II visite l’Autriche, l’Angleterre et la France. Le tsar vise à consolider et célébrer l’alliance franco-russe, signée par son père Alexandre III en 1892.
Depuis le début d’octobre, la presse française publie les articles en l’honneur de l’état de Russie, du tsar et de l’amitié franco-russe1.
Le 5 octobre 1896, le tsar Nicolas II arrive à Cherbourg au bord de son yacht “L’Étoile polaire”.

Bateau l'Etoile Polaire
Bateau l’Etoile Polaire

Le tsar est accompagné de son épouse, la tsarine Alexandra Feodorovna, et de leur enfant, une fille, la grande duchesse Olga, qui n’avait que 10 mois (leur fils Alexis ne naîtra que quelques année plus tard).

Quand le couple impérial met leurs pieds sur le sol français, les marins crient “Vive le Tsar”, “Vive la Russie”, mais encore plus fort “Vive l’impératrice2.
Le tsar et son épouse sont chaleureusement accueillis par Félix Faure, président de la république, sous l’accompagnement de l’Hymne national russe et de la Marseillaise.

Nicolas II arrivant à Cherbourg
Arrivée du Tsar Nicolas II à Cherbourg

Un dîner d’accueil est servi pour 73 convives rassemblés aux trois tables. Nicolas II et Félix Faure président une table centrale, laquelle est surélevée de vingt centimètres. L’homme de pouvoir Félix Faure prononce un toast en l’honneur du tsar et de l’amitié franco-russe. Nicolas II répond en excellent français : “Je suis touché par l’accueil sympathique et cordial qui nous a été fait à Cherbourg. En touchant le sol d’une nation amie, je partage les sentiments que vous venez d’exprimer Monsieur le Président. Je lève mon verre en l’honneur de la nation, de la flotte française et de ses braves marins et je remercie Monsieur le Président de la République pour les souhaits de bienvenue qu’il vient de nous exprimer3.
Après le dîner, le tsar et la tsarine montent dans le train impérial qui part à 20h30 en direction de Paris. Le train présidentiel avec Félix Faure et les ministres au bord part à 20h45.
Malheureusement, le tsar n’a pas pu visiter la ville de Cherbourg et ses habitants ont été un peu déçus. Mais le tsar se dirige à Paris où il sera accueilli par plus de 2 millions de Parisiens et visiteurs !

L’arrivée du tsar à Paris

Entrée de Nicolas II à Paris
Nicolas II et Alexandre Rue Saint Simon à Paris

Le 06 octobre 1896, le train impérial arrive à la gare de Ranelagh et ensuite les souverains se dirigent au centre de Paris.
Une foule énorme se concentre à Paris pour accueillir le tsar. “Des flots des visiteurs débarquent à chaque train et par toutes les lignes, de la province aussi bien que l’étranger. Jamais Paris n’aura reçu dans ses murs un si grand nombre de voyageurs. D’après les indications recueillis jusqu’ici on peut évaluer à plus de deux millions le nombre de voyageurs arrivés pour assister aux fêtes4.
La foule accompagne le tsar dans tous ces déplacements à Paris. Partout on entend les cris “Vive la France !”, “Vive la Russie !”. Plus tard, Nicolas II écrit dans son journal, qu’à Paris il était accueilli si chaleureusement par le peuple français comme à Moscou par le peuple russe5.

Rue Saint Simon à Paris
L’Empereur de Russie et son épouse Rue Saint Simon à Paris

Toute la ville de Paris a été décorée pour l’arrivée de Romanov par les ouvriers. On voyait les illuminations et les drapeaux français et russes sur les Champs-Elysées, les Grands boulevards, et sur un lieu mythique comme le long du Jardin des Tuileries…
Un aigle russe de cinq mètres a été placé à la corniche de la façade de l’Opéra Garnier. Un immense soleil électrique de 3500 lampes de couleurs tournait au milieu de la Place de la République.
Les journaux écrivaient que les monuments publics s’étaient transformés en palais de feu et que Paris était devenu plus que Paris : une ville de féérie, une ville des Mille et une nuits.

Le tsar russe, touché par ces décorations impressionnantes, avoue à l’Ambassadeur de Russie en France : “Il me semble depuis que je suis à Paris que je ne parcours pas des rues, mais des salons !6.
Lors de la première journée de leur séjour parisien, les souverains russes visitent l’Ambassade et l’Eglise russe. Le soir, après un grand dîner d’accueil à l’Elysée, le tsar, la tsarine et le Président de la République partent à l’Opéra pour y assister à la représentation de gala.
La journée du lendemain, le 7 octobre, est consacrée à la visite des plus grands monuments de Paris. Nicolas II et Alexandra Feodorovna, accompagnés de Félix Faure, visitent Notre-Dame, le Palais de Justice, la Sainte Chapelle et le Panthéon où le tsar met les fleurs sur le tombeau du président Sadi Carnot.
Aux Invalides, Nicolas II, son épouse et Félix Faure sont reçus par le général Billot, ministre de la guerre, et le général Arnoux, commandant de l’hôtel, entourés des commandants de corps de l’armée. Le tsar salue les officiers et se dirige vers le tombeau de Napoléon Ier : “Les mains croisées sur la poitrine, la tête inclinée, il y demeure quelques instants, abimé dans une muette contemplation”7.

Le Tsar aux Invalides
Le Tsar Nicolas II aux Invalides

Enfin, vient le moment clé du 7 octobre 1896 et de la visite de Nicolas II à Paris : c’est la pose de la première pierre du Pont Alexandre III. La presse française a appelé cette fête “la cérémonie la plus charmante de la journée” et “le spectacle d’une beauté inoubliable”8.

Le Pont Alexandre III à Paris : un grand symbole de l’alliance franco-russe

La pose de la première pierre par Nicolas II

Le 4 octobre 1896, à la veille de l’arrivée de Nicolas II en France, Félix Faure fait un décret selon lequel “le pont qui doit à l’occasion de l’Exposition 1900, être établi sur la Seine en face de l’Hôtel des Invalides, prendra le nom de “pont Alexandre III9.
L’inauguration du pont était annoncée pour 14h30. Dès 13h00, groupe par groupe, la foule commence à se rassembler le long du boulevard Saint-Germain et sur la Place de la Concorde. Les façades des maisons sont ornées de guirlandes de fleurs, les balcons sont drapés et les drapeaux flottent au vent.

Pont Alexandre III à Paris
Pont Alexandre III à Paris

Le cortège impérial arrive avec du retard, à 15h00. La tsarine Alexandra porte une robe en soie perle ; infiniment gracieuse elle salue la foule. Les journaux écrivent qu’elle “a fait la conquête de Paris”10.
Les Souverains et le Président de la République signent le procès-verbal de la cérémonie, dont voici le texte : “Le 7 octobre 1896, Sa Majesté Nicolas II, Empereur de toutes les Russies, Sa Majesté l’Impératrice Alexandra Feodorovna et Monsieur Félix Faure, Président de la République Française, ont posé la première pierre du Pont Alexandre III et de l’Exposition universelle de 190011.
Ensuite, le cortège se dirige vers le velum, sous lequel une pierre commémorative est posée. Une copie du procès-verbal et les pièces de monnaie de 1896 sont placées dans la cavité d’une magnifique pierre de granit.

Nicolas II prend la truelle d’or et répand le ciment, puis il frappe la pierre avec un marteau. M. Félix Faure fait de même après lui.
En ce moment-là, un groupe de jeunes filles, habillées en robes blanches, offrent à la tsarine un bouquet d’orchidées dans un vase en argent.
Le bloc de granit est descendu dans l’excavation : ainsi, la première pierre du Pont Alexandre III est posée. Les journaux écrivent que “le Tsar n’a pas seulement posé la première pierre de ce pont, mais il a consolidé le futur des relations franco-russes12.

Au cours des deux jours qui suivent, les Souverains russe visitent le Louvre et quittent Paris pour Versailles.
Sur le trajet à Versailles, le cortège impérial s’arrête à Sèvres où on a installé les deux arches de triomphe avec les écritures “1717 – Pierre le Grand” et “1896 Nicolas II”. Cette première écriture nous rappelle le voyage de Pierre le Grande en France en avril 1717 quand il rencontre le roi Louis XV qui n’a que 7 ans. Aussi, n’oublions pas que le tsarevich Paul (le fils de Catherine II) visitait Sèvres avec sa femme Maria Feodorovna en 1782, lors de leur voyage de noce.
Ensuite, un couple impérial se dirige à Versailles où ils passent toute la journée. Le tsar écrit dans son journal qu’il y a bien “une ressemblance entre Versailles et Peterhof, mais à Versailles il n’y a pas de mer13.
Le 9 octobre 1896, avant de quitter la France, le tsar Nicolas II de la famille Romanov assiste aux manœuvres militaires à Châlons.
Ce séjour inoubliable du tsar russe en France a laissé des milliers de souvenirs et d’articles franco-russes.
Parmi les objets les plus curieux, on peut citer d’abord la canne franco-russe: un roseau creux dans lequel est caché un étendard. L’Alliance de la tsarine est une petite bague ornée d’un portrait d’Alexandra Feodorovna. La Citadelle de Saint-Pétersbourg et le Palais d’hiver sont les petites constructions artistiquement découpées. Et nombreux sont les mouchoirs de Cronstadt, les morceaux d’étoffe bleu, blanc et rouge avec les inscriptions Cronstadt 1891-Toulon 189314.
Au Musée de l’Ermitage, on peut toujours observer ces objets curieux symbolisant l’amitié entre la Russie et la France et son gouvernement.
Mais décidément, le plus grand souvenir de cette amitié est le pont Alexandre III.

Le Pont Alexandre III – le plus grand symbole de l’alliance franco-russe

Le pont est réalisé par les ingénieurs Jean Résal et Amédée Alby et architectes J. Cassien-Bernard et Gaston Cousin. Le 14 avril 1900, le pont Alexandre III est inauguré par Emile Loubet à l’ouverture de l’exposition universelle.
Le pont est baptisé en l’honneur du tsar Alexandre III, le fondateur de l’alliance franco-russe et le père de Nicolas II. Ainsi ce pont est devenu un symbole parfait de l’amitié entre les deux pays.
La décoration du pont souligne encore plus cette amitié : les armes de la France et de la Russie impériale y figurent sur les lampadaires.

Blasons
Blasons sur les lampadaires avec un F et un R entre-mêlés

De plus, les nymphes sur le pont symbolisent la Seine à Paris et la Néva à Saint-Pétersbourg.

Suite à la visite du Tsar Nicolas II en France, l’alliance franco-russe a été annoncée et célébrée. Néanmoins, le tsar quitte la France sans y laisser les documents officiels.
En 1897, le Président de la République Félix Faure viendra à Saint-Pétersbourg pour renforcer cette alliance politique.
Lors de ce voyage, Félix Faure posera la première pierre du pont de la Trinité à Saint-Pétersbourg. Ce pont sera construit par une entreprise française – la Société de construction des Batignolles – et servira un autre grand symbole de l’évolution de l’alliance franco-russe.
Par rapport au pont Alexandre III à Paris, connu dans le monde entier, le pont de la Trinité à Saint-Pétersbourg est moins célèbre. Néanmoins, ce pont est une des meilleures réalisations du génie civil français dans l’Empire de Russie et son histoire mérite d’être racontée.

Notre Autrice invitée : Tatiana Prosycheva

auteur Tatiana Prosycheva

Tatiana Prosycheva, née le 02 décembre 1984. Je suis originaire de Saint-Pétersbourg, mais depuis l’enfance j’apprenais le français et je m’intéressais à la culture et à l’histoire de France. Cet intérêt m’a conduit à poursuivre mes études supérieures en France, à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne à la faculté d’histoire contemporaine.

Pendant 4 ans, j’y travaillais sur une thèse de doctorat que j’ai soutenue en 2013. Actuellement, je vis à Saint-Pétersbourg et travaille en tant que guide conférencière dans les principaux musées de la ville.  C’est avec plaisir que je partagerai mes connaissances et les petites ou grandes histoires !

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Sources

[1] Rybatchenok, Irina, La Russie et la France : l’union des intérêts et l’union des cœurs. 1891 – 1897, Moscou, Rosspen, 2004, p. 108.
[2] Hugues Le Roux, “A Cherbourg », Le Figaro, 06 octobre 1896, p. 2.
[3] COPPÉE François, “Le tsar et la tsarine en France”, Paris, 1896, p. 34-36.
[4] “A Paris », Le Gaulois, 06 octobre 1896, page 2.
[5] Rybatchenok, Irina, La Russie et la France : l’union des intérêts et l’union des cœurs. 1891 – 1897, Moscou, Rosspen, 2004, p. 114.
[6] COPPÉE François, “Le tsar et la tsarine en France”, Paris, 1896, p. 72.
[7] “Aux Invalides”, Le Figaro, 08 octobre 1896, p. 2.
[8] “Pose de la première pierre du Pont Alexandre III”, Les fêtes franco-russes, №4, p.2.
[9] Journal officiel de la République française, 06 octobre 1896, № 272, p.1.
[10] “La pose de la première pierre”, Le Gaulois, 08 octobre 1896, p.1.
[11] “Le Pont Alexandre III”, Le Figaro, 08 octobre 1896, p. 2.
[12] Rybatchenok, Irina, La Russie et la France : l’union des intérêts et l’union des cœurs. 1891 – 1897, Moscou, Rosspen, 2004, p. 122.
[13] Rybatchenok, Irina, La Russie et la France : l’union des intérêts et l’union des cœurs. 1891 – 1897, Moscou, Rosspen, 2004, p. 129.
[14] COPPÉE François, “Le tsar et la tsarine en France”, Paris, 1896, p. 214.

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