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Personnages historiques

La véritable histoire d’Oskar Schindler 

Si son histoire a été ranimée devant la caméra de Steven Spielberg en 1993, Oskar Schindler s’est établi comme un héros de la Seconde Guerre Mondiale aux yeux du monde. Homme d’affaires opportuniste et membre des services secrets nazis, il n’était pas vraiment destiné à marquer l’Histoire par son geste d’humanité qui sauvera la vie de centaines d’ouvriers juifs polonais. Alors, qui était réellement l’homme derrière la célèbre liste

Oskar Schindler, des débuts agités 

L’enfance tourmentée 

Oskar Schindler voit le jour le 28 avril 1908 à Zwittau (Svitavy), à cette époque dans le Sudetenland, aujourd’hui République Tchèque. Ses ancêtres sont autrichiens de Vienne, mais il grandit dans un milieu socio-culturel hérité de l’empire austro-hongrois, où différents groupes ethniques cohabitent : autrichiens, hongrois, allemands, slovaques, polonais… Oskar Schindler s’identifie assez rapidement à la communauté allemande, notamment par ses fréquentations. 

Il est l’aîné de deux enfants et d’une famille catholique, et son père Hans Schindler travaille dans la manufacture d’équipement agricole. Mais ce n’est pas un modèle : alcoolique et violent, il est un père sévère qui trompe ouvertement sa femme Louisa.

Oskar Schindler et sa sœur Elfriede, de 7 ans plus jeune que lui, sont scolarisés dans une école allemande, où le fils Schindler est populaire, mais ne brille pas par ses résultats. Il est un élève social, ami notamment avec les deux fils d’un rabbin du coin, mais se bat souvent et se montre mauvais garnement. En 1924, il se fait renvoyer de son école après avoir falsifié son bulletin de notes, ce qui lui vaudra le surnom de Schindler Gauner (Schindler la fripouille). 

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Oskar Schindler au volant avec son père Hans, 1929. © Encyclopédie Multimédia de la Shoah. 

Premiers pas désorientés pour Oskar Schindler

Parti pour ne pas postuler à la fac, le turbulent Schindler va d’école de commerce en école de commerce pour se trouver une carrière. Il s’essaie à divers métiers de machinerie ou de chaufferie, mais finalement abandonne tout très vite.  

Au printemps 1927, il décide d’accompagner son père pour un voyage d’affaires dans une ferme voisine. Sur place, il fait la connaissance de la fille du client et tombe instantanément sous son charme : Emilia Pelzl. Oskar Schindler lui rendra visite plusieurs fois dans les mois qui suivent, lui fera la cour, avant de lui demander sa main. Le 6 mars 1928, les vœux sont prononcés. 

Les premières années de leur vie à deux, le jeune couple emménage chez les parents du marié. Loin des noces idylliques, le séjour chez les Schindler est rythmé par les accès du père saoul, dont ni Emilia, ni son nouvel époux ne s’occupent. Oskar Schindler est (déjà) un mari absent, souvent en voyage d’affaires et préférant s’occuper de ses propres intérêts. Il se découvre une passion pour les voitures et les motos, et participe même à une course en 1928 où il finit troisième. Rêvant de devenir pilote, il sera finalement bridé par sa vitesse encore trop lente. 

Oskar Schindler travaille dès lors dans l’entreprise de son père, mais la compagnie fait faillite dans les années 30, au moment de la crise économique. En plus de travailler pour lui, Schindler adopte les mêmes travers. Il ne se motive pas et, à seulement 20 ans, il boit et court les jupons. Il se fera d’ailleurs souvent arrêter pour ébriété ou mauvaise conduite. 

Oskar Schindler se rallie au parti nazi 

La montée du nationalisme en Tchécoslovaquie

Oskar Schindler part en direction de Berlin, dans l’espoir d’y trouver un nouveau travail. Il assiste au premier plan à la montée du nationalisme, résultat de la Première Guerre mondiale. Dans les années 30, Hitler profite des instabilités économiques pour essayer d’arriver au pouvoir. En 1923, il tente un putsch qui se résume en un échec et treize mois de prison, durant lesquels il s’attèle à l’écriture de Mein Kampf. 10 ans plus tard, il se fait élire et le parti nazi arrive au gouvernement. 

En Tchécoslovaquie, la communauté allemande représente une partie suffisante de la société pour commencer à créer du mouvement sur place. Le contexte politique contemporain le favorise aussi avec une imposition sur les richesses allemandes pour rétablir les inégalités dont souffre le pays. Le nationalisme prend de l’ampleur et amène à la formation du Parti Allemand de Sudetenland, qui suit la doctrine nazie et milite pour la dissolution de la Tchécoslovaquie, en faveur d’une annexion par l’Allemagne. 

C’est aussi à cette occasion que la contre-intelligence d’Hitler et l’espionnage intègrent la vie politique, en prévision du plan d’invasion. Parmi les affiliations germaniques au sein de la population, on recrute des agents et des espions, dont Oskar Schindler qui rejoint le mouvement tchèque en 1935.

L’intérêt à défaut de l’idéologie

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Oskar Schindler avec les dignitaires nazis. © Encyclopédie Multimédia de la Shoah. 

Ce qu’il est important de mentionner, c’est qu’Oskar Schindler est toujours en quête d’un revenu. Businessman né mais sans grande volonté d’effort, il voit en l’espionnage une opportunité de se faire de l’argent et d’intégrer un réseau influent pour se fonder une carrière. S’étant toujours senti proche des allemands, il intègre les services secrets de l’armée, appelés l’Abwehr, en 1936.

Il clamera toute sa vie qu’il n’a pas tant collaboré que ça, surtout au moment des procès d’après-guerre. Néanmoins, ses collègues d’espionnage diront de lui qu’il était un agent compétent et même futé. Dans un rapport de police tchèque, on le décrit comme un “espion de taille et très dangereux”. Cette réputation, il la tient aussi de ses capacités de vente : il est malin, charmant, sociable et relativement sympathique, atouts majeurs pour s’attirer la confiance des autres. 

Toutefois, l’ambitieux Schindler ne réalise pas ses missions par souci d’idéologie, mais par intérêt propre. Il n’a que faire des idées nazies, si ce n’est préserver l’économie des sympathisants allemands et se voire verser des revenus sans trop vraiment travailler. En rejoignant le parti, Oskar Schindler se familiarise avec la bureaucratie, élément essentiel qui régit la politique du Führer : tout fonctionne par des chiffres, des listes et des documents répertoriés. 

Oskar Schindler, agent de l’Abwehr

Oskar Schindler rentre en contact avec des officiers et d’autres espions, qui s’avèreront utiles dans la seconde période de sa vie. Ses missions consistent à collecter des informations sur les déplacements des troupes et les opérations ferroviaires sur le territoire. Il contribue également au recrutement de nouveaux espions pour l’Abwehr, alimentant encore un peu plus son réseau.   

En 1938, Oskar Schindler rejoint l’armée tchécoslovaque pour s’y infiltrer. Il se fait promouvoir caporal et continue de fournir des renseignements aux services secrets. Dans la même année, l’Allemagne envahit l’Autriche. L’armée du nouveau dirigeant instaure une censure radicale sur les pays qu’elle envahit. On met fin au magazine de l’oncle d’Oskar Schindler, qui se fera exécuter. C’est une des premières fois que la menace allemande touche personnellement l’agent, qui voit son intérêt personnel accablé par des dommages collatéraux et affectifs.  

Seulement, Schindler n’a pas le temps de s’apitoyer qu’un de ses amis le trahit. Son appartement est fouillé par les autorités tchèques et elles y trouvent des documents compromettants. Accusé d’espionnage, il est condamné à mort en 1938. Alors qu’Oskar Schindler, se voit fini et dépossédé, le destin lui sourit lorsque la France, l’Italie et la Grande-Bretagne signent, avec l’Allemagne, l’accord de Münich. Pensant éviter l’irruption d’une nouvelle guerre, ce traité ouvre la porte à l’annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler et ses troupes. Oskar Schindler est relâché et compte bien profiter de cette deuxième chance. 

Il reprend ses activités d’espionnage sous le pseudonyme d’Auto Zieler. Il continue d’amasser des informations pour le gouvernement et se dédie à la procuration d’uniformes polonais pour l’armée allemande, en utilisant la menace et les pots-de-vin. Schindler vit dangereusement et dans le secret pour contribuer aux nouveaux plans du Führer, mais n’en oublie pas les privilèges de sa réputation. Profiteur, Oskar Schindler continue de vider les bouteilles et de séduire les femmes, et se fait même offrir une auto Horch.

L’usine d’émaillerie Schindler 

Oskar Schindler déménage en Pologne 

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Entrée de l’usine d’émaillerie d’Oskar Schindler, 1939-1944. © Encyclopédie Multimédia de la Shoah.

Après avoir été arrêté puis relâché dans son pays natal, Schindler et sa femme déménagent en Pologne et s’installent à Cracovie. Le couple va y séjourner toute la durée de la guerre, alors que le tchécoslovaque s’est épris de la ville. En 1939, l’Allemagne envahit la Pologne, et cet événement sonne le début de la Seconde Guerre mondiale.

Oskar Schindler ne perd pas de vue ses objectifs et se lance dans le marché noir, tout en continuant de fournir des renseignements à la milice hitlérienne. Dès le mois d’octobre, il corrompt déjà des officiers en leur vendant de la contrebande, qu’il appelle “objets de gratitude”. Il profite de la vulnérabilité et de l’instabilité du gouvernement polonais pour ranimer ses affaires. 

Au moment de l’invasion, les biens et propriétés des juifs polonais sont confisqués et redistribués. Oskar Schindler va réussir à récupérer à bas prix une usine juive de produits en émail, qui servira à fabriquer de la vaisselle et du matériel pour l’armée allemande. 

Recrutement des juifs de Cracovie

Oskar Schindler renomme son usine “Deutsche Emaillewaren-Fabrik”, soit l’”usine allemande d’émaillerie”, et commence sa production avec un petit nombre d’employés. En vertu de ses capacités de commerçant et de réseau, il ne peine pas à se trouver une force travailleuse. Schindler fait rapidement la connaissance d’Itzhak Stern, un comptable juif qui va lui ouvrir les portes de la communauté juive de Cracovie. 

Il ne commence à fonder sa fabrique qu’avec 45 travailleurs, dont seulement 7 juifs polonais. À la base, Oskar Schindler emploie des ouvriers juifs, car c’est une main d’œuvre peu coûteuse, surtout au moment de l’Occupation, mais son attitude change lorsque les nazis resserrent d’un cran le conditionnement des juifs polonais. Le gouvernement leur interdit désormais de vivre dans les maisons qu’ils occupaient, et les cantonne dans des ghettos. L’un d’eux, celui de Podgorze créé en 1941, se trouve à proximité de l’usine d’émaillerie. Au début, Oskar Schindler, à l’esprit industriel, voit cela comme une occasion d’embaucher la main-d’œuvre locale et de trouver des investisseurs parmi les anciens bourgeois polonais. Lui, continue de faire prospérer son entreprise ; les travailleurs juifs, eux, s’extirpent du ghetto. 

La fabrique de Schindler s’étend, mais à quel prix ?

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Fabrique d’émaillerie d’Oskar Schindler. ©War-Documentary.

Les postes à l’usine d’Oskar Schindler sont convoités par les polonais, qui y voient une chance de quitter leurs ghettos, et le nombre d’employés grossit. Avec l’aide de Stern, Oskar Schindler va continuer de trouver des motifs pour embaucher de plus en plus de juifs, peu importe leur qualification. En 1942, pratiquement la moitié de ses employés sont juifs et se font appeler les Schindlersjuden (les juifs de Schindler). C’est deux ans plus tard, en 1944, qu’il atteint un pic total de 1700 personnes. 

Dans les premières années de la fabrique, Oskar Schindler n’interagit pas trop avec ses employés, ni avec les nazis d’ailleurs, sauf quand les affaires le demandent. Il se soucie seulement du bien-être de ses salariés pour assurer une production continue et efficace.

Toutefois, les ouvriers, qui voient l’usine comme un lieu de protection des restrictives allemandes, attestent aussi du double visage de leur patron. Certes, Oskar Schindler préserve les juifs de certaines nouvelles lois antisémites, mais n’en reste pas moins un allié (plus ou moins officieux) de la Gestapo. Il continue de corrompre les agents afin d’étendre sa fabrique, projet qui justifie également l’emploi de centaines de nouveaux travailleurs venus du ghetto. Une de ses anciennes employées raconte qu’il les invitait à boire de la vodka chez lui ou dans son bureau, laissant entendre les rires des SS dans les locaux de l’usine. C’est en quelque sorte un cycle qui se construit, puisqu’en employant de la main d’œuvre juive moins chère, l’entrepreneur Schindler s’enrichit, et les SS se voient verser de plus gros pots-de-vin. 

À l’instar des nazis, les ouvriers juifs de Schindler ont aussi droit à des traitements de faveur de la part de leur patron. Nombreux sont ceux qui quémandent l’emploi de leurs familles ou amis, pour échapper aux ghettos voisins. Par ce biais, des groupes entiers parviennent à se retirer des juiveries sous direction allemande, et à intégrer la manufacture d’Oskar Schindler, qui prend de plus en plus d’ampleur. Néanmoins, à l’été 1942, lorsque les autorités nazies commencent à déporter les juifs de Cracovie, Stern et d’autres de ses employés se voient menacer de quitter la fabrique pour les camps. Oskar Schindler intervient et confronte un SS à la gare, lui affirmant que ses juifs polonais sont essentiels à l’effort de guerre. Après plusieurs minutes de discussion assez tendues, Schindler réussit finalement à les ramener à l’usine. 

Oskar Schindler face à la Solution finale

Le camp de Plaszow 

En mars 1943, le ghetto de Podgorze est fermé et les habitants sont envoyés dans le camp de travail le plus proche. À partir de 1942, les nazis imposent la liquidation des juifs de Cracovie et ouvrent le camp de travail de Plaszow, dirigé par le tristement célèbre commandant Amon Göth. Près de 2000 prisonniers seront ensuite déportés dans le camp d’Auschwitz, et le reste momentanément gardé à Plaszow.

L’homme d’affaires continue d’inviter dans sa fabrique les sympathisants et principaux acteurs de la politique d’Hitler,  pour s’y désaltérer au schnaps. Cependant, il justifie les emplois des jeunes comme plus âgés travailleurs, et continue de flatter ses amis nazis pour leur éviter la déportation permanente. En effet, les salariés, certes, travaillent à l’usine le jour, mais sont aussitôt renvoyés dans le camp à la nuit tombée. Alors qu’il avait intégré le réseau d’espionnage quelques années plus tôt, la loyauté d’Oskar Schindler envers le parti nazi diminue petit à petit. 

L’homme à la tête de Plaszow, Amon Göth, incarne la monstruosité et la cruauté. Lui, qui n’hésite pas à s’entraîner à tirer sur les enfants du camp, rentre rapidement dans les petits papiers de Schindler. Göth le prévient dans une lettre que ses ouvriers sont surveillés tous les jours, et menace de les suspendre. Schindler commence alors à vouloir minimiser le traitement de ses travailleurs, en continuant de corrompre Göth et ses officiers au cognac, aux cigares et à la bonne conversation, dès qu’un de ses salariés est menacé d’être envoyé à Plaszow. 

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Amon Göth tenant un discours aux troupes SS sur le camp de Plaszow, 1943-44. © Encyclopédie Multimédia de la Shoah. 

Oskar Schindler, la bascule

En 1943, son partenaire Itzhak Stern tombe malade et ne peut se rendre à l’usine. Condamné à rester sur le camp, Oskar Schindler lui rend visite pour lui apporter des médicaments, et se rend compte à ce moment-là des abominations commises à quelques kilomètres de son industrie. Lui qui n’avait vu que les appartements ou quartiers de direction de Plaszow, il prend conscience de la réalité qui est en train de frapper la Pologne. Cet épisode amène à un tournant dans la vie d’Oskar Schindler qui, quittant le camp bouleversé, décide qu’au-delà d’éviter à ses juifs le traitement quotidien que leur infligent les nazis, il est temps de les sauver.

À partir de 1944, le camp de Plaszow devient un camp de concentration où tous les prisonniers qui y sont retenus sont destinés à être envoyés à Auschwitz, ou dans un camp d’extermination à proximité. Les nazis deviennent de plus en plus suspects à l’égard d’Oskar Schindler. Amon Göth et ses agents SS enchaînent les visites surprises à la fabrique d’émaillerie pour y inspecter les activités, et semer la terreur au sein du personnel. Un des employés de l’usine va se faire prendre en train de dormir sous une table, et les nazis ordonneront à Schindler de l’exécuter sur le champ pour prouver sa loyauté au parti. Le patron va seulement frapper son salarié au visage, justifiant qu’il est plus utile vivant. Göth le laissera indemne et cet homme restera dans l’usine Schindler jusqu’à la fin de la guerre. 

Alors qu’il sent la menace peser sur son entreprise, mais surtout sur ceux qu’il considère désormais comme ses “enfants”, Schindler va voir ses atouts d’espion du Reich et de businessman mis à l’épreuve. Il est confronté à un dilemme : envoyer toutes ces vies innocentes à la mort, ou risquer de laisser les nazis découvrir les faveurs qu’il accorde à ses Schindlersjuden ; en d’autres termes, la moralité ou ses intérêts, sauver ces juifs ou se sauver lui-même. Au vu de ce dont il a été témoin lors de sa visite à Plaszow, Oskar Schindler prend sa décision et déclarera qu’“[Il] ne pouvait rien accepter sans discernement et ne faisait confiance qu’à [son] propre jugement, [sa] propre humanité et [son] sens de l’empathie.”  

Oskar Schindler, héros de guerre 

La liste de Schindler 

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Oskar Schindler avec une partie des vies sauvées, 1946. © Encyclopédie Multimédia de la Shoah.

Profitant de la déstabilisation du parti en Pologne, Oskar Schindler se montre rusé et commence dès lors à jouer des contacts qu’il s’est faits durant ses opérations. Il fait appel aux plus hauts placés qu’il connaît et les alpague avec de la vodka et de l’argent. Son nouveau projet est de réussir à faire relocaliser son usine dans sa ville natale en Tchécoslovaquie, et d’y emmener avec lui tous ses employés juifs. Le motif de ce transfert se justifie par la distance qui sépare les employés de l’usine : le camp le plus proche situé à une dizaine de kilomètres, ils ne sont plus aussi productifs dans l’effort de guerre. 

À la présentation de cette idée, il ne se passe pas grand-chose et les contacts de Schindler en Pologne lui font comprendre que c’est peine perdue. Il se rend alors à Berlin pour aller interroger directement les représentants officiels du Reich, qui n’y voient pas de potentiel bénéfice. Chance inespérée, un homme accepte la proposition et octroie à Schindler de déplacer son usine dans la ville de Brünnlitz, dans son pays d’origine. 

Amon Göth demande alors une liste à Schindler, dressant le nom de tous les employés qu’il juge “nécessaires” pour sa nouvelle industrie, et c’est avec l’aide de Stern et de deux autres secrétaires juifs que la célèbre liste prend forme. Au total, plus de 1000 noms de juifs polonais y figurent, 700 hommes et 400 à 500 femmes, auxquelles s’ajoutent des proches qu’ils ont réussi à convaincre. En échange de cette faveur, Schindler accepte de transporter deux wagons contenant les biens et affaires de Göth, qui craint l’invasion des Alliés. 

Schindler tente de souffler l’idée à ses collègues chefs d’entreprise, mais la plupart refusent, de peur que leurs intérêts ne soient bafoués. Il ajoutera alors à sa liste quelques noms de juifs polonais travaillant dans les usines voisines. 

Le transfert à Brünnlitz 

La permission est accordée et l’usine peut être déplacée. Seulement une centaine d’employés parviennent à faire le trajet en une seule fois, tandis que le reste se voit forcé de transiter par le camp de Groß-Rosen, où ils se feront battre, torturer et affamer. Révolté, Oskar Schindler décide de se tourner, une nouvelle fois, vers ses anciens contacts. Le but est toujours de les corrompre pour les convaincre de relâcher ses protégés, mais c’est un pari risqué : sa sympathie pour la communauté juive pourrait lui coûter son rang et sa fortune, si ce n’est la prison ou l’exécution. Par chance, les pots-de-vins continuent de faire bon effet, et Schindler persuade les nazis que ses ouvriers sont déjà entraînés et qualifiés, et que former une nouvelle main-d’œuvre serait une perte de temps. 

En novembre 1944, plus de 1000 ouvriers sont relogés à Brünnlitz. Dans les mois qui suivent, la manufacture s’agrandit alors qu’il réussit à embaucher des prisonniers juifs qui ont tenté, en vain, de s’échapper du camp de concentration. Bien que l’effectif ait dépassé les 1100 employés, l’usine de Brünnlitz ne produira qu’un seul wagon de munitions pour l’armée allemande. Pour assurer la légitimité de son entreprise et comme il en a appris du système bureaucratique, Schindler documente tout, et ses salariés ne fabriquent désormais plus que des tampons, des passeports, et entreposent les armes. Ne voulant plus participer à l’effort de guerre, Schindler demande à ses ouvriers de fabriquer des objets défectueux, qui échappent à l’inspection. 

Oskar Schindler et sa femme Emilia s’occupent et protègent les Schindlersjugen durant cette période : Emilia cuisine et soigne, Schindler dépense pour nourrir et continuer de soudoyer les bonnes personnes. Le couple utilise jusqu’à leurs derniers fonds pour secourir les juifs condamnés ou en fuite, et les maintenir loin des camps. Les employés et ceux qu’ils ont sauvés passeront les derniers mois de la guerre à la fabrique.

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Construction de l’usine de Brünnlitz, 1944. © Encyclopédie Multimédia de la Shoah. 

Quel sort pour Oskar Schindler ? 

1945, la fin de la Seconde Guerre Mondiale  

Le 9 mai 1945, l’armée de l’URSS envahit la Tchécoslovaquie et annonce la fin de la domination nazie. Sentant qu’il risque de se trouver dans une position délicate, Schindler est inquiet et missionne une partie de ses employés, armés de fusils, d’exécuter les SS aux alentours. En tant que membre officiel du parti et détenteur allemand d’une usine qui a participé à l’effort de guerre, Oskar Schindler sait que sa vie est menacée. Il fait en sorte que tout soit en ordre pour l’arrivée imminente des Russes, au moment où ils viendraient délivrer les Juifs, toujours administrativement prisonniers.  

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le couple Schindler est ruiné, ayant tout dépensé en soins et corruptions pour sauver leurs travailleurs. Ils tentent la fuite dans l’auto Horch, accompagnés de quelques membres du bureau, mais la voiture et le peu d’argent qu’il leur reste sont confisqués à la frontière. Les Schindler s’échappent de la Tchécoslovaquie et disparaissent. 

Oskar Schindler, sympathisant ou résistant ? 

Ils refont surface en Allemagne où l’ancien espion va délivrer aux Alliés toutes les informations dont il est en possession sur les SS. Il est placé sous surveillance, car il reste tout de même un ancien attaché du parti, et devient suspect de potentiels crimes de guerre. À cette époque, beaucoup de sympathisants nazis racontent qu’ils ont été forcés de commettre des abominations, mais peu en sont réellement innocents. 

Oskar Schindler n’aura jamais de procès à titre personnel, mais sera invité à témoigner au jugement d’Amon Göth. L’accusé déclare que c’est un ami et compte bien sur son appui ; Schindler dénonce les horreurs de Göth sur le camp de Plaszow. Bien qu’il ait réussi à convaincre les Alliés de son innocence, la vie dans cette Allemagne d’après-guerre lui semble impossible. 

Une fin de vie difficile  

Les Schindler lancent une demande d’aide financière auprès d’une association juive américaine en 1948, et récoltent tout juste assez de fonds pour s’installer en Argentine l’année d’après. Oskar Schindler a le soutien de ses anciens employés et évite les poursuites. Il décide d’y aménager une ferme, mais déclare faillite en 1957. 

Le couple commence à battre de l’aile, et le mariage se rompt en 1958. Oskar Schindler se rend à nouveau en Allemagne de l’Ouest, et y tente une entreprise de ciment, sans grands résultats. L’ancien patron déclare sa ruine totale en 1963, et finit sa vie grâce aux dons de ses Schindlersjuden

Oskar Schindler, la reconnaissance posthume 

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Schindler lors d’une de ses nombreuses visites en Israël, 1961.

Oskar Schindler s’éteint le 9 octobre 1974 à Hildesheim, alors âgé de 66 ans. Il se fait enterrer au cimetière catholique du Mont Sion à Jérusalem, faisant de lui le seul collaborateur du parti nazi à avoir reçu cet honneur. À sa mort, la communauté juive et ceux qui l’entouraient saluent son courage et ses actes d’humanité au moment de la Shoah. 

Poldek Pfefferberg, qui travailla à l’usine d’émaillerie quand il était encore relativement jeune, exprimera à jamais sa gratitude envers le brave et juste Oskar Schindler, pour l’avoir sauvé lui et sa famille. Il part à Los Angeles dans les années 70 et tente de convaincre Hollywood de s’intéresser à la vie de son ancien patron. C’est seulement en 1980 qu’il fait la connaissance de Thomas Keneally, à qui il présente toutes les recherches et documents qu’il a pu rassembler sur cet homme encore méconnu. Deux ans plus tard, il devient le sujet du livre de Keneally : La Liste de Schindler.

Pfefferberg était bien déterminé à faire connaître l’histoire d’Oskar Schindler, et exprimera sa reconnaissance en disant : “Schindler m’a donné la vie, et j’ai voulu lui donner l’immortalité”. En 1993, Steven Spielberg s’empare du livre et décide de l’adapter au cinéma, dans un film du même nom, qui décrochera pas moins de 7 Oscars. 

Cette même année (et sans doute grâce au succès des adaptations), Oskar Schindler est nommé “Juste parmi les Nations” par le Yad Vashem, mémorial israélien qui salue les actes de bravoure des non-juifs envers la communauté. 30 ans plus tôt, il y avait planté un arbre en hommage à ses efforts de sauvetage. 

Oskar Schindler était un coureur de jupons, un espion, un buveur et parieur, ambitieux au point de rejoindre le parti nazi et d’aider à l’invasion de la Pologne et la Tchécoslovaquie. Il n’était pas un saint, mais a su devenir un héros, en se retournant contre ceux qu’il avait aidés, et en faisant passer l’éthique devant l’intérêt. Témoin de la terreur et du génocide, il a trouvé un moyen de rendre le coup, et dépensa la fortune qu’il s’était créée au service du Führer pour sauver la vie de 1200 innocents. Oskar Schindler prouvera que son humanité et son sens du devoir envers la communauté juive existent par ses fréquentations d’enfance, et déclarera : “Une source d’obligation puissante pour mes actes fut mon sens de l’obligation morale envers tous mes camarades et amis juifs, avec qui j’ai profité d’une merveilleuse adolescence”. 

Sources

  • LEICHT J. Oskar Schindler, Deutsches Historisches Museum, Berlin, Septembre 2014.  
  • MADZAK K. “Die Fabrik in Brünnlitz”, Oskar Schindlers schwieriges Erbe, Bundesministerium : Bildung, Wissenschaft und Forschung, 2018. 
  • ORLÉANS (d’) P. The Phantastic Oskar Schindler, The Vintagent: A Motor/Cycle Arts Foundation Production, Juin 2018. 
  • Oskar Schindler, Biography.com, Juillet 2020.
  • Oskar Schindler, Encyclopédie Multimédia de la Shoah, Septembre 2023.
  • Oskar Schindlers Fabrik & jüdisches Ghetto in Krakau, Klassenfahrt.eu. 
  • Oskar Schindler, Muzeum Svitavy. 
  • Oskar Schindler, Podcast “Parcast – Historical Figures”.
  • SANDER M. Oskar Schindler-Museum in Krakau : Zu viel Inszenierung?, Podcast Deutschlandfunk Kultur, Février 2019. 
  • Schindlers Biografie – von seinem Leben im 2. Weltkrieg bis zu seinem Vermächtnis, site de la Fabrique de Schindler. 
  • WAXMAN O. “He was sent by God to take care of us”: Inside the Real Story Behind Schindler’s List, Time.com, Décembre 2018.