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Histoire de la couleur verte

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Auteur : Clémentine

Vert de jalousie ou vert de rage, aujourd’hui, la couleur verte est synonyme de nature, d’environnement et de liberté. Couleur de la chance et de l’écologie, sa signification a évolué au fil des siècles : elle était autrefois perçue comme le symbole du diable ou des êtres étranges et mystérieux. Couleur autant aimée que détestée, l’histoire du vert est ambiguë et complexe. De sa fabrication à sa symbolique, en passant par son influence mortelle dans la mode, préparez-vous, car vous risquez de ne plus vouloir porter vos vêtements verts.

Le vert, de la Préhistoire à l’Antiquité romaine

Commençons par enfoncer une porte ouverte : à la préhistoire, le vert de la nature est omniprésent dans la vie des hommes. Cependant, sur les fresques mises au jour, aucune d’entre elles n’arbore du vert. Est-ce parce que les pigments utilisés n’ont pas résisté au temps, ou ont-ils délibérément évité cette couleur ? Il est vrai que la teinte verte est assez instable et difficile à obtenir. Dans tous les cas, le vert est totalement absent des palettes du Néolithique.

Couleur verte Préhistoire
Grotte de Lascaux

Chez les Égyptiens, la couleur est très appréciée en raison de sa forte symbolique : elle représente la végétation, la bonne santé et la régénération. Certaines divinités sont également peintes en vert, notamment le dieu Osiris. Par ailleurs, les animaux verts, tels que les crocodiles, sont vénérés. Cette couleur éloigne aussi les forces du mal.

Couleur verte Égyptiens
Osiris debout entouré par deux nébrides. Tombe de Sennedjem, XIXe dynastie

Pendant l’Antiquité, Aristote a établi le classement de base des couleurs, qui restera en vigueur jusqu’au XVIIe siècle. Il donna l’échelle suivante : blanc, jaune, rouge, vert, bleu, noir. Une suite qui n’a aucun rapport avec le spectre des couleurs. Le vert représentait, à ce moment, comme le bleu, une couleur de second plan. Certains chercheurs du XIXe siècle ont pensé que les Grecs ne voyaient ni la couleur verte, ni bleue, car il n’y avait aucune mention dans leurs récits. En réalité, il n’y avait pas de mot précis pour désigner ces couleurs.

Chez les Romains, cette couleur est associée à Vénus, la déesse de la beauté et de la fertilité. Elle est aussi mal vue, car elle est synonyme des barbares qui avaient les yeux verts ou bleus, une caractéristique peu commune chez les Romains. Ces derniers préféraient le blanc, le rouge ou le jaune. Jusqu’à l’époque impériale, le vert semble absent des vêtements, les teintureries romaines maîtrisant bien mieux les gammes des rouges et des jaunes. Cette mode évolue, et au Ier siècle, les femmes portent des étoffes de couleur verte.

Sous l’Empire, le décor des grandes villas, les vêtements, les mosaïques ou les objets sollicitent beaucoup plus la couleur verte. Néron, l’empereur romain, appréciait énormément cette teinte. L’empereur adorait les émeraudes, la verdure et les poireaux ! Il soutenait même l’écurie verte à l’hippodrome (au lieu de la traditionnelle écurie bleue, représentant plutôt le Sénat).

Couleur Antiquité romaine
Buste en marbre de Néron, vers 55-59, Musée archéologique national de Cagliari

Époque médiévale : entre amour chevaleresque et chasse aux sorcières

Au Moyen Age, la couleur verte ne fait toujours pas l’unanimité. Peu mentionnée dans la Bible, les troubadours en font une couleur de l’amour courtois après l’an mil. Le vert devient non seulement l’emblème de la nature et du printemps, mais aussi de la jeunesse et de l’amour. Le vert est considéré comme une « belle » couleur apaisante pour l’œil, équilibrée au milieu de la gamme chromatique. À cette époque, un engouement pour la nature émerge avec le verger, un lieu de détente, de plaisir, de méditation et d’harmonie, chaque plante y ayant une signification particulière.

Cependant, la fabrication du vert pose problème, avec une teinture qui résiste mal à la lumière et aux lavages, entraînant une dévaluation de la couleur à la fin du Moyen Age. Chimiquement instable en peinture et en teinture, le vert devient synonyme de changement, incarnant à la fois la jeunesse, l’amour, la fortune et le destin. Ces quatre points peuvent être autant vu d’une manière positive que négative.

Le vert est désormais associé au mal, représenté par les diables verts remplaçant progressivement les diables rouges ou noirs dès le XIIe siècle.

Époque médiévale Saint augustin diable
Saint Augustin et le Diable – fin du XVe siècle de Michael Pacher

Ces derniers sont souvent accompagnés d’un bestiaire varié, comprenant des animaux noirs (ours, bouc, sanglier, corbeau) et verts (dragon, grenouille, serpent, sirène, crocodile). Le crapaud, champion des bestiaires, avec sa laideur et son caractère immonde, est également considéré comme hypocrite et lubrique. Sa bave et son venin entrent dans la composition de nombreux filtres et potions, intégrant la plupart des animaux verts dans le bestiaire du diable. Dans Vert, Histoire d’une couleur, Michel Pastoureau explique que le vert « devient la couleur de la maladie de la putréfaction et surtout des chairs décomposées » […]

Codex gigas époque médiévale
Illustration du Codex Gigas, début du XIIIe siècle


L’historien exprime que cette vision persiste dans la littérature moderne, où « les sorcières ont les yeux verts ; elles portent souvent une robe verte ; elles fabriquent des poisons et des philtres maléfiques de couleur verdâtre. »

Elles sont encore aujourd’hui représentées dans des œuvres contemporaines telles que Le Magicien d’Oz, où la méchante sorcière de l’Ouest a la peau verte et dans Blanche Neige, où une marmite verte donne naissance à une pomme empoisonnée.

Petit aparté, les Serpendarts, ennemi d’Harry Potter sont aussi habillés en vert et leur emblème est un serpent ! Etrange n’est-ce pas ?

Écusson vert chevaleresque
Écusson des Serpentards – Harry Potter

Par ailleurs, les bourreaux, prostitués, bouffons, sont fréquemment habillés en vert.

Le vert devient la couleur des traîtres dans la littérature, associé à des figures telles que Judas, Caïn, Mordred ou Agravain dans la mythologie arthurienne. À cette époque, il est progressivement lié à l’argent, à la dette et au jeu.

La dévalorisation du vert est attribuée à la difficulté d’obtenir cette couleur, réglementée par l’industrie textile médiévale. Les teinturiers sont soumis à des obligations strictes. Ainsi, si vous êtes teinturier de rouges, vous pouvez sortir des gammes de jaunes et de blanc, si vous êtes du bleu, vous aurez des tons verts et les noirs. Les teinturiers de l’époque mélangent rarement les couleurs pour en faire une nouvelle rendant le vert facilement délavé et destiné aux gens du commun. On a recours à des teinture minérales à base de cuivre qui sont toxiques et corrosives mais qui ne tiennent toujours pas sur les vêtements.

Certains historiens émettent l’hypothèse d’un lien avec l’islam, où, à partir du XIIe siècle, le vert devient la couleur religieuse dominante.

Au XV-XVIe siècle, de nouveaux procédés, dont le mélange des couleurs, permettent d’obtenir des teintures vertes plus franches, bien que la couleur reste difficile à fixer jusqu’au XVIIIe siècle.

Le vert à l’époque moderne, une couleur qui n’arrive toujours pas à être appréciée…

La dévalorisation du vert persiste à travers l’époque moderne. Selon les décrets vestimentaires de l’époque, le vert est considéré comme une couleur frivole et immorale, que tous les bons chrétiens vertueux devraient éviter de porter. Il devient ainsi une couleur à l’usage restreint en peinture, reléguée au rang de couleur secondaire.

Pendant le XVIIe siècle, la mode dominante reste le noir jusqu’à la moitié du siècle. Bien que des exceptions telles que Henri III, Henri IV, ou Louis XIII affectionnent parfois le vert, certains, comme Richelieu, désapprouvent cette couleur qu’ils estiment porter malheur.

Henri IV, le vert galant. Ce n’est pas pour son attrait envers cette couleur que le roi de France et de Navarre fut affublé de ce surnom. Il lui a été donné après sa mort en raison de ses nombreuses conquêtes et autres histoires volages.

Époque moderne vert Henri IV
Portrait de Henri IV (1553-1610), roi de France, en armure – Pourbus

De nombreux poètes, comme Scarron, considèrent que le vert est une couleur ridicule, associée aux bourgeois enrichis en quête d’élévation sociale. Au théâtre, un personnage vêtu de vert est souvent utilisé pour susciter le rire. Connaissez-vous la superstition du vert au théâtre ? Certaines compagnies refusent encore aujourd’hui d’utiliser cette couleur sur scène. Elle trouve ses racines au Moyen Age, où des comédiens jouant le rôle de Judas, traditionnellement vêtus de vert ou de vert et jaune, seraient morts de manière inexpliquée. Or, pour bien repérer les personnages, ces derniers doivent porter des costumes de couleurs vives. La teinture verte utilisée, appelée verdet, contenait du cuivre et émettait des vapeurs toxiques pouvant causer l’asphyxie et même la mort.

Le siècle des Lumières voit une plus grande diversité de couleurs, grâce aux progrès de la chimie dans la production textile, accessible même aux classes modestes. Les tons tels que le beige, le brun, ou le rose gagnent en popularité. Cependant, malgré ces évolutions, le vert reste en marge, car la couleur prédominante des Lumières demeure le bleu, notamment très populaire grâce au bleu de Prusse.

Le vert au XIXe siècle : le siècle du vert

S’il y a bien une couleur qui a dominé le XIXe siècle, c’est le vert. Cette teinte est devenue à la mode grâce au mouvement romantique dans l’art et la littérature. La révolution industrielle a suscité un regain d’intérêt pour la verdure, car les citadins étouffaient sous la fumée des usines. C’est à ce moment que la nature a fait son entrée en ville avec la création de parcs, de jardins et d’autres espaces verts.

xix révolution industrielle vert
Révolution industrielle : Vue d’ensemble de l’usine de cuivre de M. Vivian à Swansea, Pays de Galles. Gravure du XIXe siècle

Les progrès de la chimie ont permis la fabrication des premiers colorants de synthèse, stabilisant enfin le vert. Un vert émeraude vif et saturé, appelé le vert de Paris, a été créé et a connu un immense succès. Il était omniprésent, que ce soit dans l’ameublement, les salons, le papier peint, les vêtements, les tapis, les tissus, les fleurs décoratives, les bougies, les jouets des enfants, les desserts et même les sucreries ! À cette époque, la comestibilité des colorants n’était pas remise en question. Pourtant, ce colorant était particulièrement toxique !

siècle vert pièce broderie
Femme en train de faire de la broderie dans une pièce baignée de vert – Georg Friedrich Kersting, 1812

Le chimiste Carl Wilhelm Scheele a inventé le pigment vert à partir d’un mélange de potassium, d’arsenic blanc et de cuivre. Ironiquement, ce chimiste suédois-allemand est décédé en 1786 à l’âge de 43 ans en raison de son exposition à l’arsenic, au mercure et au plomb. Ce pigment toxique, appelé le vert émeraude, a été commercialisé au XIXe siècle par la Wilhelm Dye and White Lead Company de Schweinfurt, en Allemagne. En 1860, plus de 700 tonnes de ce pigment circulaient en Angleterre, l’arsenic circule dans toute l’Europe.

À cette époque, des maladies et des décès soudains touchaient des enfants, des femmes et des hommes. Ces morts mystérieuses étaient initialement attribuées au choléra. Le vert était partout, présent dans toutes les activités quotidiennes, empoisonnant ainsi les gens. Dans le meilleur des cas, cela entraînait des nausées, des douleurs et des sensations de faiblesse. Dans le pire des cas, une mort atroce attendait les victimes. Bien que la toxicité de l’arsenic fut connue à l’époque, cette couleur est devenue rapidement populaire en raison de son faible coût. L’arsenic était également utilisé comme médicament (contre l’asthme, les migraines, etc.), tout en sachant qu’il pouvait également être utilisé comme poison.

Empoisonnement couleur verte
Caricature intitulée ‘L’empoisonnement par l’adultération des aliments’

On croyait que la dose était la plus importante. Malgré les risques, le vert s’est imposé à l’époque victorienne, devenant la couleur mortelle des nombreuses victimes de la mode, des « fashions victims ». Le British Medical Journal appelait les femmes vêtues de vert des « femmes fatales », une expression victorienne signifiant « tueuses ». « Si bien que son fascinant porteur fut appelé une créature « tueuse ». En fait, elle porte dans ses jupes un poison suffisant pour abattre tous les admirateurs qu’elle peut rencontrer en une demi-douzaine de soirées de bal » (Whorton J.C., 2010, The Arsenic Century: How Victorian Britain was Poisoned at Home, Work and Play, Oxford: Oxford University Press, 177.)

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La « valse de l’arsenic » – Illustration publiée en 1862 par le magazine satirique britannique Punch

On soupçonne aujourd’hui que l’arsenic a eu des répercussions sur la santé de grands peintres tels que Cézanne ou Van Gogh, exposés à ces produits toxiques, en plus d’autres substances. Napoléon Ier, grand amateur de la couleur verte, est mort d’un cancer de l’estomac. Cependant, son corps portait des traces d’arsenic, suscitant des débats parmi les historiens sur les causes de sa mort. Il avait refait son papier peint dans sa maison de l’île de Sainte-Hélène avec un magnifique papier peint vert.
L’Impératrice Eugénie, la reine Victoria, Sissi l’impératrice, toutes les plus grandes portaient du vert. Cette mode s’est répandue dans toutes les classes sociales. L’arsenic dans leurs robes est encore présent aujourd’hui dans les musées.

Imperatrice Eugénie robe couleur verte
L’impératrice Eugénie en robe de cour verte, 1862, Franz Xaver Winterhalter

Le danger de cette couleur n’était pas seulement pour les porteuses, mais aussi pour les fabricantes. Le cas le plus connu et détaillé est celui de Mathilda Scheurer, fleuriste londonienne de 19 ans, morte des effets de l’arsenic. La presse a décrit en détail les circonstances de sa mort. Alison Matthew Davis explique : « Elle vomit des eaux vertes ; le blanc de ses yeux devint vert et elle dit à son médecin que « tout ce qu’elle regardait était vert ». Au cours des dernières heures de sa vie, elle eut des convulsions quasiment chaque minute jusqu’à sa mort, avec « une expression de grande anxiété » et de l’écume s’écoulant de la bouche, du nez et des yeux. » (Whorton J.C., 2010, The Arsenic Century: How Victorian Britain was Poisoned at Home, Work and Play, Oxford: Oxford University Press.

Ce n’est qu’entre les années 1870 et 1880 qu’une alternative a été trouvée avec la fabrication du vert cobalt. Cette couleur n’est pas encore totalement réhabilitée, persistant comme porteuse de malheur, notamment chez Chanel qui refuse de l’utiliser. Dans l’imaginaire collectif, le vert conserve une connotation négative. C’est le grand public et non les industries qui a mis la pression aux commerçants pour obtenir des vêtements sans arsenic. Le vert a été relégué aux oubliettes, remplacé par d’autres couleurs, dont le mauve. Victime de sa mauvaise presse, cette couleur est finalement passée de mode. Médecins, chimistes, médias et associations philanthropiques ont lutté pour diffuser une phobie du vert de Paris. Cette teinte a été remplacée par le vert minéral Vert Guignet, une alternative clairement plus sûre !

Le saviez-vous ?

Lors de la première moitié du XIXe siècle, le rouge est depuis longtemps associé à la couleur de l’interdit alors le vert, son contraire, est devenu naturellement la couleur de la permission. Tout d’abord utilisé dans les signaux maritimes, ce code se généralise dans la signalisation ferroviaire puis routière.

Et aujourd’hui ?

À la fin du 19e et au début du 20e siècle, la présence du vert demeure discrète, entachée de croyances persistantes selon lesquelles il se décolore, jaunit, s’évapore, voire qu’il est dangereux et mortel. Il est ardu, voire impossible, de lutter contre ces idées préconçues. Jusqu’aux années 1950, le vert des objets quotidiens et des meubles demeure plutôt discret.

Au fil des décennies suivantes, on redécouvre le vert et ses bienfaits. Les liens avec la médecine et l’hygiène sont renoués.

Aujourdhui vert pharmacie

On échappe à la ville, où le brun et le gris prédominent, en s’évadant vers la campagne. Le vert évolue de la nature vers l’espérance et la liberté. Cet adjectif devient un substantif dans la défense de l’écologie. Aujourd’hui, il est difficile de le prononcer sans qu’il soit associé à ce dernier.

Notre Autrice invitée : Clémentine

Bonjour à tous, je m’appelle Clémentine et comme vous je suis aussi une passionnée d’histoire ! Cela n’a pas toujours été le cas, plus jeune j’y étais allergique … J’ai eu la « bosse » de l’histoire lorsque j’ai commencé à découvrir le Roi Soleil, ses amours, ses guerres et surtout Versailles !

Aujourd’hui, j’essaye de transmettre ma passion au quotidien que ce soit par mon métier en tant que responsable administrative au Centre Culturel de la ville de Maintenon ou par la recherche en tant qu’étudiante en doctorat avec une étude sur la noblesse française au XIXe siècle.

Bibliographie :

Michel Pastoureau, Vert, Histoire d’une couleur, Paris, Edition Seuil, 2019.
– Michel Pastoureau, « Le vert porte malheur », Histoire des préjugés, Paris, Les Arènes, 2023
– Allison Matthews David, (traduction par Ivan Ricordel, Myriam Couturier). « Pigments empoisonnés. Les verts arsenicaux », La Peaulogie – Revue de sciences sociales et humaines sur les peaux, 2019, (Peau)lluant.
– Ben Hubbard, Poisons, L’histoire des poisons, des poudres et des empoisonneurs, Paris, Hachette, 2020.