Histoire fiction
Anecdotes

L’histoire à l’épreuve de la fiction : entre transmission, émotion et narration

Il était une fois un prince, une princesse, une guerre lointaine ou un empire en déclin. L’Histoire fascine. Mais c’est souvent à travers la fiction qu’elle émeut, qu’elle intrigue, qu’elle touche le plus grand nombre. Films, séries ou romans s’inspirent du passé. La fiction historique occupe aujourd’hui une place essentielle dans notre culture. Ils instruisent, captivent, et parfois même façonnent notre vision de l’Histoire. Mais que reste-t-il de la vérité historique ? Quand l’imaginaire prend le pas sur les faits, une question se pose : ce que l’on croit savoir du passé… est-ce encore de l’Histoire ?

La fiction historique : entre séduction narrative et approximations factuelles

La fiction : un outil de vulgarisation historique

La fiction permet de rendre l’histoire accessible. Grâce aux images, aux personnages, à la narration, le roi Soleil ou encore Catherine de Médicis prennent vie. Des séries telles que The Crown ou Downton Abbey plongent le public dans des époques souvent méconnues. Les décors, les costumes, les dialogues participent à cette immersion. Ces œuvres séduisent un large public, même non spécialiste.

C’est aussi le cas en littérature, avec des romans comme Les Rois maudits de Maurice Druon ou L’Allée du Roi de Françoise Chandernagor. Ces fictions ont remis au goût du jour certaines figures historiques, à travers des intrigues fortes et accessibles. Le cinéma participe aussi à cette transmission. Le film Lincoln de Steven Spielberg illustre, par exemple, les enjeux politiques autour de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis.

La fiction est donc un moyen de faire découvrir des périodes historiques, de nous plonger dans des récits fabuleux grâce aux décors et aux détails. On s’émerveille, on vit, on se retrouve plongés hors du temps, ou plutôt dans un autre temps. En d’autres termes, la fiction est une forme de vulgarisation historique.

Quand la fiction romancée trahit la réalité historique

La fiction rime avec la vulgarisation. Par conséquent, elle a tendance à romancer ou encore enjoliver des personnes, des événements et des périodes historiques. Certaines libertés sont prises et viennent surpasser les faits. Les anachronismes sont alors fréquents, les personnages sont remodelés pour mieux épouser la plume d’un auteur ou les scènes d’action d’un film, les événements sont condensés. Dans Braveheart, William Wallace est transformé en symbole de l’indépendance écossaise, au prix d’inventions historiques nombreuses et de rencontres entre personnages ne s’étant jamais côtoyés car pas de la même décennie. Marie-Antoinette de Sofia Coppola efface également la dureté de la vie politique de la Révolution française afin de mettre en lumière le portrait adolescent et esthétique de la reine. Ce genre fiction historique met en avant l’esthétisme et la recherche cinématographique au détriment de l’histoire.

Les séries comme Les Tudors ou Versailles s’éloignent aussi beaucoup des réalités historiques afin de mettre en avant une narration dramatique, tournée sur les passions et les intrigues de cour. Le public observe le faste et se retrouve pris dans l’émotion. Il peut alors difficilement distinguer le vrai du vraisemblable, une distinction qui peut engendrer bien des méconnaissances si elle n’est pas perçue.

Entre réalité et illusion : une réception ambigüe

Ce flou entre histoire et fiction est d’autant plus problématique que ces œuvres façonnent les représentations collectives. En effet, dans Vikings, Gladiator, ou encore la série Chernobyl, l’imaginaire du public a été profondément marqué, sans pour autant respecter la vérité historique. Ces œuvres peuvent donner des visions erronées de la réalité en minimisant la gravité des faits. On retrouve cela avec La vita è bella de Roberto Benigni qui a conquis plus d’un spectateur mais qui, aux yeux des survivants des camps d’extermination, ne dépeint pas la réalité. Certains d’entre eux l’ont perçu comme un manque de respect. Le film s’est focalisé sur le côté humain, les émotions ainsi qu’un message fort mais a occulté la partie sombre et horrible de cette période sombre de l’histoire. Les œuvres les plus populaires peuvent ainsi devenir des références culturelles, au risque de figer des récits partiels, voire erronés.

La vie est belle
Affiche du film italien La vita è bella (1997), réalisé par Roberto Benigni, sur un père et son fils déportés pendant la Shoah.

Fiction et Histoire : tensions, dialogue et mémoire collective

Fiction historique et historiens : d’une méfiance à une reconnaissance critique

Pendant longtemps, le monde universitaire a exprimé sa méfiance envers la fiction. Comment les historiens peuvent-ils être pris au sérieux quand des films et romans viennent vulgariser l’histoire ? Longtemps, les historiens ont vu la fiction comme une menace. Trop simplificatrice, trop émotionnelle, elle pouvait brouiller la compréhension du passé. Gérard Noiriel, par exemple, a critiqué le film Chocolat (2016), inspiré de ses recherches, qu’il accuse d’avoir “dépolitisé” son sujet. Le fait que le public peut ne pas distinguer clairement l’histoire de la narration vient justifier la prudence des historiens envers la fiction. 

Chocolat
Affiche du film Chocolat (2016), réalisé par Roschdy Zem, sur Rafael Padilla, premier artiste noir en France, incarné par Omar Sy

Mais ce regard a évolué. Grâce à des chercheurs comme Marc Ferro (Cinéma et Histoire), la fiction est aujourd’hui perçue comme un objet d’étude. Elle ne reflète pas seulement le passé, mais aussi les préoccupations du présent. La série Un village français a été largement analysée pour ce qu’elle dit de la mémoire française de la Seconde Guerre mondiale. Les romans de Laurent Binet interrogent eux aussi la frontière entre récit et vérité.

Quand historiens et créateurs collaborent pour une fiction plus fidèle

Aujourd’hui, de plus en plus d’historiens travaillent avec des auteurs et réalisateurs. Ils deviennent conseillers ou co-auteurs. On retrouve par exemple Antoine de Baecque pour La Révolution française (1989) ou encore Joël Cornette dans Secrets d’Histoire. Certains historiens travaillent quant à eux sur l’écriture de scénarios, de docu-fictions ou de bandes dessinées (Il était une fois en France). Ces collaborations permettent de concilier narration vivante et rigueur historique. Elles rendent le passé plus accessible, sans en trahir le sens.

La fiction historique au service de la mémoire collective

La fiction historique remet en scène le passé afin de l’interroger, le faire revivre, voire même le réparer. La fiction permet alors de faire une forme de travail mémoriel en faisant renaître des figures invisibilisées, comme dans Les Figures de l’ombre, qui relate le parcours de trois scientifiques afro-américaines ayant joué un rôle décisif dans la conquête spatiale américaine. Ces œuvres de fiction nous forcent à mieux regarder le passé et à être confrontés à des traumatismes enfouis comme dans Le Fils de Saul, qui bouleverse la représentation de la Shoah, par son profond réalisme, en montrant l’horreur à l’intérieur des chambres à gaz. 

Le fils de Saul
Affiche du film hongrois Le Fils de Saul, réalisé par László Nemes (2015), qui suit un membre du Sonderkommando dans le camp d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale.

La fiction historique joue alors un rôle important. Elle est un acteur de la mémoire collective et de la prise de conscience générale. Elle représente aussi le premier pas, d’un public non aguerri, pour en apprendre plus sur un sujet historique. La fiction et l’histoire ne sont pas forcément opposées, à condition de bien marquer la distinction entre récit et réalité, afin de faire perdurer au mieux les connaissances générales historiques.

Sources : 

  • https://journals.openedition.org/transatlantica/15127 
  • https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/25/didier-daeninckx-la-culture-populaire-nourrit-le-savoir-historique-et-le-deborde_6235494_3232.html
  • https://www.lexpress.fr/culture/cinema/les-figures-de-l-ombre-un-hommage-sobre-a-des-heroines-meconnues_1882521.html 
  • https://journals.openedition.org/cm/824 


Image principale : ©Allo ciné